Iran – États-Unis, le monde au bord d’un basculement économique Par El Hadji Ibrahima Sall
contribution 02 Mar 2026

Une guerre ouverte entre les États-Unis et l’Iran ne serait pas seulement une crise diplomatique de plus au Moyen-Orient. Elle pourrait constituer le point de rupture d’un cycle économique mondial déjà fragilisé
Une guerre ouverte entre les États-Unis et l’Iran ne serait pas seulement une crise diplomatique de plus au Moyen-Orient. Elle pourrait constituer le point de rupture d’un cycle économique mondial déjà fragilisé. Le monde n’est plus dans la configuration des années 1990 : il est endetté, fragmenté, traversé par des tensions sociales et marqué par une défiance croissante à l’égard de la mondialisation. Dans ce contexte, un conflit majeur agirait comme un accélérateur de basculement historique.
Le choc énergétique, catalyseur d’un nouvel âge inflationniste
Le cœur du risque tient en un lieu : le détroit d’Ormuz. Artère vitale du commerce pétrolier mondial, son blocage partiel ou total provoquerait une onde de choc immédiate sur les prix de l’énergie. Contrairement aux discours optimistes sur la transition énergétique, le pétrole reste le carburant structurel de l’économie mondiale. Une flambée durable des cours du brut alimenterait une inflation importée généralisée : transport, alimentation, industrie, services. Les banques centrales, déjà confrontées à un arbitrage délicat entre stabilité des prix et soutien à la croissance, seraient contraintes de maintenir des politiques monétaires restrictives plus longtemps que prévu. Le résultat probable ? Une combinaison toxique : croissance atone et inflation persistante -autrement dit, les prémices d’une stagflation mondiale. Mais le véritable enjeu ne se limite pas à l’inflation. Il concerne la confiance.
Le risque : marchés, dettes et vulnérabilités émergentes
Dans un scénario d’escalade prolongée, les marchés financiers entreraient dans une phase d’aversion au risque marquée. Les capitaux se réfugieraient vers les actifs considérés comme sûrs, accentuant la pression sur les économies émergentes. Pour ces dernières – notamment en Afrique, en Asie du Sud et en Amérique latine – le choc serait double : hausse des coûts énergétiques et renchérissement du financement externe. Or, beaucoup de ces pays supportent déjà des niveaux d’endettement élevés. Une augmentation des primes de risque souverain pourrait déclencher des crises de liquidité ou des restructurations de dette en chaîne. Le monde pourrait alors entrer dans une spirale dangereuse : instabilité financière, contraction de l’investissement, ralentissement du commerce mondial.
Trois trajectoires possibles : de la tension contrôlée au choc global
L’avenir économique dépendra de la nature et de la durée du conflit. Trois scénarios peuvent être envisagés. Dans une escalade limitée, faite de frappes ponctuelles et de tensions maîtrisées sans perturbation durable des flux énergétiques, les marchés connaîtraient une volatilité temporaire. Les prix du pétrole grimperaient brièvement avant de se stabiliser. L’impact sur la croissance mondiale resterait modéré, bien que la prime de risque géopolitique s’installe durablement Un conflit régional élargi, impliquant des acteurs voisins et perturbant partiellement les exportations énergétiques du Golfe, produirait un choc inflationniste plus marqué. Les coûts logistiques augmenteraient, les assurances maritimes s’envoleraient et plusieurs économies importatrices entreraient en zone de ralentissement prononcé. La croissance mondiale serait nettement révisée à la baisse. Enfin, un conflit prolongé majeur, avec blocage significatif du transit maritime et affrontement direct durable, constituerait un choc systémique. Les prix de l’énergie pourraient rester élevés sur plusieurs trimestres, alimentant une stagflation globale. Les marchés financiers subiraient des corrections sévères, certaines économies émergentes feraient face à des crises de balance des paiements, et le spectre d’une récession mondiale deviendrait tangible.
Vers la fin de la mondialisation telle que nous la connaissons ?
Au-delà de la conjoncture, une guerre entre Washington et Téhéran accélérerait une dynamique déjà amorcée : la fragmentation géoéconomique. Les chaînes d’approvisionnement seraient reconfigurées sous l’angle de la sécurité stratégique plutôt que de l’efficacité économique. Les États renforceraient leurs alliances énergétiques et militaires. Les logiques de blocs s’intensifieraient. La mondialisation intégrée laisserait place à une mondialisation fragmentée, plus coûteuse et plus instable. Cette évolution aurait un prix : perte d’efficience, hausse structurelle des coûts de production, ralentissement durable de la productivité mondiale. Et l’Afrique dans tout cela ? Pour les économies africaines, les conséquences seraient particulièrement sensibles. La hausse des prix du pétrole pèserait sur les balances commerciales des pays importateurs nets d’énergie, alimenterait l’inflation alimentaire et accentuerait les tensions sociales. Mais cette crise pourrait aussi représenter un tournant stratégique. Elle mettrait en lumière l’urgence d’accélérer : la diversification énergétique, l’intégration régionale, l’industrialisation locale, et la réduction de la dépendance aux importations stratégiques. Le véritable enjeu n’est pas seulement de survivre au choc, mais de transformer la vulnérabilité en levier de souveraineté économique.
Un moment de vérité pour la gouvernance mondiale
Une guerre Iran – États-Unis serait un test grandeur nature pour la coopération internationale. Le système multilatéral, déjà affaibli, serait confronté à sa capacité réelle à contenir les effets économiques d’un conflit majeur. Sans coordination monétaire, énergétique et financière, le risque d’un désordre prolongé serait élevé. Mais avec une action concertée (stabilisation des marchés énergétiques, mécanismes de soutien aux économies vulnérables, gestion coordonnée des dettes), le choc pourrait être amorti. L’histoire économique montre que les grandes crises redessinent les équilibres mondiaux. La question n’est donc pas seulement de savoir si un conflit éclatera. Elle est de déterminer si le monde est prêt à en absorber les conséquences sans basculer dans une décennie d’instabilité. Plus qu’un affrontement militaire, une guerre entre l’Iran et les États-Unis serait un révélateur brutal des fragilités du système économique global. Elle pourrait marquer la fin d’une illusion : celle d’une mondialisation immunisée contre les fractures géopolitiques. Le XXIᵉ siècle sera celui de la résilience stratégique, ou celui des chocs permanents.
