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Ndeysaane ou la compassion simulée Par Abu Oumar

contribution 09 Feb 2026

Ce monde au vacarme incessant, Il est des mots qui apaisent davantage les consciences qu’ils ne soulagent les douleurs. Des mots-refuges, lancés comme des talismans contre la culpabilité collective. Ndeysaane. Ce soupir familier, mi-prière, mi-alibi, qui dit la peine, mais rarement l’engagement, la pitié, plus souvent que la main durablement tendue. La disparition tragique de l’actrice Halima Gadji, inoubliable Marème Dial dans la série culte « Maîtresse d’un homme marié », a brutalement rouvert ce débat ancien : notre rapport ambigu à la souffrance d’autrui. Très vite, la toile s’est transformée en tribunal moral, dressant le procès d’un homo senegalensis jugé expert en compassion théâtrale, mais avare de solidarité constante. Halima, belle, talentueuse, fragile aussi, avait pourtant longuement alerté. Elle avait raconté sa dépression, sa détresse, la violence des réseaux sociaux, l’acharnement des jugements.

Elle avait survécu à une première chute, puis tenté de dire l’indicible, de rendre visible cette douleur silencieuse qu’on appelle santé mentale. Dans l’une de ses confidences, elle lâchait cette phrase amère : « J’ai compris les Sénégalais : ils savent compatir, mais peinent à aimer longtemps. » Et ce ndeysaane, disait-elle, n’est pas toujours compassion ; il est parfois condescendance, parfois lassitude, souvent indifférence déguisée. L’émotion collective qui a suivi sa mort s’est muée en catharsis. Beaucoup, surtout des femmes, y ont projeté leurs propres blessures. Elles ont dénoncé ce soutien conditionnel, ce secours intermittent, cette empathie dictée par le regard social. On aide tant que cela se voit. On compatit tant que cela ne dérange pas. On soutient tant que cela ne dure pas. Car notre solidarité a ses limites invisibles. Elle jaillit au premier appel, mais s’épuise dans la répétition. La première demande suscite l’élan. La deuxième, l’hésitation. La troisième, la gêne. Puis viennent les soupçons, les silences, les jugements : elle abuse, il exagère, ils en font trop. Comme si la douleur devait être brève pour rester légitime. Et pourtant, lorsque la mort frappe, nous redevenons soudain généreux. Nous accourons, cotisons, pleurons, rivalisons d’empressement à la maison mortuaire. Le défunt, s’il pouvait voir, s’étonnerait sans doute de cette ferveur tardive. Peut-être même tenterait-il de se lever pour demander : Où étiez-vous quand je luttais encore pour tenir debout ? Faut-il pour autant condamner l’homme qui n’apparaît qu’au paroxysme du malheur ? Peut-être pas.

Car c’est aussi dans l’épreuve que se révèlent les appartenances. Mais il est urgent de nous interroger : pourquoi faut-il attendre l’irréversible pour agir ? Pourquoi la mort nous rend-elle plus généreux que la vie ? Pourquoi la compassion nous semble-t-elle plus facile que l’accompagnement ? Le ndeysaane ne devrait pas être un soupir de circonstance. Il devrait être une présence, une fidélité, une constance. Car la dignité d’une société ne se mesure pas à l’ampleur de ses funérailles, mais à sa capacité à protéger ses vivants avant qu’ils ne s’éteignent. Au fond, ce n’est peut-être pas l’hypocrisie qui nous perd, mais notre incapacité à aimer sans compter, à soutenir sans nous lasser, à rester sans spectacle. Et tant que le ndeysaane remplacera l’engagement, nos morts continueront de recevoir ce que nos vivants n’ont jamais obtenu : une attention pleine, entière… et trop tardive.

 Par Abu Oumar

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