Sur la question des présumés homosexuels
contribution 23 Feb 2026

Au-delà de l’émotion, ne devrions-nous pas nous interroger nous-mêmes ? Et si les responsabilités ne sont pas partagées ?
Depuis le week-end du 7 au 8 février 2026, l’actualité nationale au Sénégal est fortement marquée par la question des présumés homosexuels arrêtés pour différents chefs d’inculpation. Depuis lors, la presse nationale, les réseaux sociaux, les places publiques, les marchés, tous les lieux de rencontre, en ont fait leurs choux gras dans leurs publications et/ou leurs discussions. Oui, selon les premiers éléments de l’enquête et tout ce que la presse en dit, de vrai ou de faux, la situation est suffisamment grave. Ici, l’on parle d’actes contre nature, d’association de malfaiteurs, de détournement de mineurs et de transmission volontaire du Vih. Et tout ce scandale se serait passé sous l’égide d’un vaste réseau de pédopornographie depuis la France et impliquant des pays africains dont le Sénégal. Un réseau où l’on initierait des mineurs à pratiquer l’acte sexuel en contrepartie de versements de sommes d’argent. Et comble de malheur, il se dit que parmi les personnes incriminées, et présumées membres de ce réseau, certaines seraient porteuses du Sida.
Si alors cela est confirmé, comme le rapportent la presse et les réseaux sociaux, il y a vraiment problème. Mais, au delà des lamentations, du choc que tout le monde ressent, il faut bien analyser ce qui est arrivé et jeter un regard d’introspection individuel et collectif. La responsabilité des personnes supposées incriminées est sans doute entière ; et les enquêtes pourraient nous édifier.
Au demeurant, n’est-il pas bon d’interroger notre société et de nous regarder toutes et tous dans le miroir sociétal ? A mon humble avis, dans une société où l’éducation des enfants est complétement abandonnée ; dans une société où ni la famille, ni l’école (Etat), ni les partis politiques, ni les associations sociales n’éduquent plus, tout peut arriver ; car seule l’éduction nous débarrasse de notre nature brute. Et le Président Mandela nous le rappelait avec brio : «L’arme la plus puissante pour changer le monde, c’est l’éducation.» Attention, avoir des écoles ne signifie pas pour disposer d’un cadre sociologique d’éducation. C’est encore plus étendu que cela.
A bien regarder la société sénégalaise d’un regard psycho-sociologique, il apparaît nettement que nous sommes dans une société où la citoyenneté, le civisme, le respect de la dignité sont de plus en plus aux antipodes de nos valeurs sociales et culturelles.
Ce qui manque le plus au Sénégal depuis quelques années, ce sont bien la citoyenneté, le civisme et le respect du commun vouloir vivre ensemble, selon notre devise : «Un Peuple, un But, une Foi.»
Une jeunesse non éduquée citoyennement peut être ouverte à tous les vices, nous disait Thomas Sankara. Lorsque vous observez comment nous circulons à travers nos rues, avec des personnes qui crachent partout, des trottoirs occupés, des passants qui vous donnent des coups d’épaule et qui ne respectent aucune norme de la circulation, alors vous pourrez vous rendre compte de nos failles et limites sociétales. Dans nos écoles, des élèves défient des enseignants et l’administration, mais aussi créent des réseaux de toutes sortes avec des circuits de groupes qui s’adonnent à des activités illicites ou immorales.
Une société qui ne peut plus veiller sur ses enfants tout au long de la journée ; une société qui laisse ses enfants mendier toute la journée sous le prétexte qu’ils sont en apprentissage religieux ; une société dont les enfants sont mal habillés et pieds nus à la recherche d’une pièce de monnaie, ses enfants peuvent être des appâts faciles pour des prédateurs, comme ceux dont on parle dans ce dossier de réseau international.
Une société où les enfants sont utilisés comme prétexte pour mendier par des adultes ; et tenez-vous bien, des mendiants qui finissent par élire «bureau» sur ce coin de rue, qui devient même leur lieu de travail où ils s’installent tôt le matin jusqu’à la descente et la fermeture des services publics ; une société comme celle-là est aussi responsable des potentiels détournements de mineurs, et peut bien être accusée de non-assistance à personne en danger. Et lorsque les mendiants qui utilisent ces enfants exhibent ou tiennent en main des Iphone alors que d’autres se maquillent sur place avec des bébés empruntés ou utilisés comme raison de la mendicité, une telle société ne se dit pas la vérité et semble marcher sur la tête. C’est comme une société qui a pratiquement démissionné de ses devoirs protecteurs des enfants et de la jeunesse.
A signaler que parmi ces mendiants, on rencontre des ressortissants de pays voisins et qui logent dans des abris de fortune, et restent exposés à tous les risques. Si nous devons laisser ces personnes dans nos villes, il va falloir aussi assumer la protection de leurs droits, surtout si elles sont vulnérables. Si elles ont le droit de s’installer dans tous les pays en Afrique, nous avons l’obligation et le devoir de les sortir de la vulnérabilité et de les assister dans leur situation de précarité.
Tous les matins, quand vous observez nos rues, combien d’enfants presque abandonnés par la société sont en train de chercher une pièce de monnaie qui est destinée à une autre personne invisible et bien protégée, ou aussi une pitance pour manger ? Et souvent, ils parcourent des kilomètres sans chaussures, sans habits dignes. Que fait la société pour éviter de telles situations ? Les réponses qui sont données sont une simple fuite en avant.
Alors, toutes ces couches vulnérables qui vivent dans la rue (jeunes enfants et mendiants) ne constitueraient-elles pas des proies faciles pour des réseaux qui sont prêts à payer de fortes sommes pour atteindre leurs cibles ? Pourquoi l’Etat ne peut pas prendre ses responsabilités vis-à-vis de ces pratiques ignobles, déshumanisantes et immorales ? Est-il possible que les ministères de la Famille et/ou de l’Intérieur unissent leurs forces et leurs prérogatives pour mettre fin à cette situation et protéger ces populations ?
Depuis l’indépendance, l’Etat semble être incapable de résoudre le problème des enfants de la rue ; et ce phénomène est devenu banal aux yeux de tout le monde. Du régime socialiste à aujourd’hui, en passant par les règnes des libéraux Wade et Sall, le ministère de la Famille semble être un ministère de propagande, et c’est sans doute pourquoi chaque régime qui arrive y nomme une militante dont les actions de solidarité sont généralement plus orientées vers une clientèle politique que vers des familles qui ont réellement besoin de soutien. Si l’on jette un regard sociologique sur la société sénégalaise, l’on peut faire certains constats qui sont le signe d’une société en perte de valeurs. Le tissu familial se disloque chaque jour de plus en plus. Les familles monoparentales augmentent chaque jour. Les Sénégalais mangent de plus en plus dans la rue ; et cela devient la règle, alors que c’était une exception durant les années 60/70. Manger en groupe dans la famille était à la fois un acte de socialisation, de solidarité et d’auto-éducation, mais aussi un moment de sécurité sanitaire et alimentaire.
Les rues et avenues sont désormais jalonnées de tables qui vendent de la bouillie de mil ou de maïs, du tiakri, du couscous, etc. A partir de midi, les gargotes prennent le relais pour le déjeuner. Et le soir, à partir de 18h, le même décor s’installe pour le dîner. On fait la queue pour du tiakri, du ngalax, du fondé… C’est comme si personne ne mange plus en famille. Un analyste sociologue nous disait que lorsqu’une société finit par manger quotidiennement dans la rue, elle est en perte de valeurs, et cela est aussi signe de vulnérabilité, de pauvreté, d’individualisme…
Et en plus, cela pose des questions de santé publique, car les repas servis en pleine rue ne sont pas sans risques. Rappelez-vous les rumeurs ou cas réels de viande de chat, de chien ou encore de charogne qui ont été annoncés sur la place publique récemment. Regardez comment les pains que les Dakarois mangent chaque matin sont transportés et servis à travers des sacs de riz recyclés et sur des motos deux-roues, avant d’être exposés sur des comptoirs de boutique où le vendeur manipule sans gants d’autres produits comme les détergents, l’eau de javel, l’huile, etc.
Dans ces situations, les jeunes, mineurs et adolescents, abandonnés à eux-mêmes, sont à la merci de personnes malintentionnées, qui leur offrent de quoi manger. Les jeunes qui dorment dans la rue, sur des cartons, peuvent tomber entre les mains de groupes pédophiles qui leur proposent juste un repas et une couverture ou un pull contre le froid.
Le niveau de pauvreté n’explique pas tout ce qui se passe. Il y a sans doute une question de manque d’éducation, de citoyenneté ; et là tout le monde est interpellé : les familles, l’école, les partis politiques, les organisations sociales et citoyennes, les Ong, mais bien sûr l’Etat qui aurait dû être le catalyseur de notre éducation citoyenne et le modèle de notre civisme. C’est quel genre de société qu’on a là ? Où en sommes-nous avec la décision de l’Etat qui avait institué les kiosques à pain dans les quartiers ? Qu’est-ce-que le Service d’hygiène peut-il faire afin pour le respect des règles d’hygiène dans les boulangeries, qui doivent disposer de moyens de distribution de pain plus adaptés et aussi offrir des possibilités d’emplois aux jeunes ?
Revenons maintenant à l’actualité portant sur la question des présumés homosexuels. Se décider à contaminer consciemment des gens d’un virus qui a décimé dans un passé récent des communautés pose à la fois une question de manque de citoyenneté, mais aussi de responsabilité morale et religieuse. Mais accepter d’aller rencontrer des personnes pour de l’argent ne peut pas s’expliquer uniquement par la pauvreté. Il y a là aussi un problème d’éducation sociale et citoyenne. Ce qui manque le plus dans notre société sénégalaise, c’est bien la citoyenneté consciente et active ; et personne ne s’en émeut, malgré le fait qu’on nous rabâche tous les jours que nous sommes un pays de croyants ; de 95% de musulmans et 5% de chrétiens. «Fii, citoyenneté moo fi raflé !» (Ici, ce qui manque le plus, c’est bien la citoyenneté).
Par ailleurs, de plus en plus, on voit des jeunes (femmes et garçons) se retrouver dans des appartements qu’ils louent pour des moments de liberté, de jouissance, voire de libertinage. Et pourtant, personne ne dit rien autour de leur entourage. C’est pour dire que si un réseau comme celui qui est décrit dans cette affaire qui défraie la chronique rencontre des jeunes qui manquent du minimum nécessaire, et qui sont attirés par la belle vie, le luxe, ces derniers constituent une proie facile.
De pareils faits nous interpellent individuellement et collectivement. Et la société sénégalaise ne devrait-elle pas se regarder devant le miroir pour mieux comprendre ce qui lui arrive ? Notre société serait en perte de valeurs et de référence à tous points de vue. Rappeler tout cela, c’est juste une démarche pédagogique : analyser les liens de causes à effets entre la vulnérabilité, l’incivisme, la pauvreté et les risques d’enrôlement et de manipulation de la jeunesse par des réseaux mafieux. Ce dossier est en cours d’instruction en Justice. Mais à côté du traitement juridique, il est bon de trouver un traitement social, culturel et citoyen, car parmi les causes, il y en a qui sont liées à ces aspects socioculturels et citoyens. C’est un débat que nous ne pouvons pas épuiser ici.
Mais avant de conclure, permettez-nous de formuler quelques recommandations stratégiques :
Prendre une décision politique pour renforcer les moyens, la mission et la place du ministère de la Famille et des solidarités, qui doit être la pierre angulaire dans la prise en charge de nos cellules familiales, de la femme et de l’enfance (y affecter des spécialistes de la famille avec un mandat précis et des objectifs) ;
Accompagner et soutenir ce ministère dans la création et la mise en place ou le renforcement d’espaces d’accueil, d’écoute, de solidarité et d’accompagnement éducatif des enfants dont la place n’est pas dans la rue, mais dans des écoles et des centres de formation à des métiers (les centres de sauvegarde renforcés ?) ;
Faciliter dans les communes, les quartiers, la création de centres de collecte de dons en espèces et/ou en nature, qui peuvent être distribués périodiquement aux nécessiteux, comme c’est le cas dans les églises ;
Mesurer l’urgente nécessité de remettre dans nos circuits et espaces d’éducation et de formation, le volet Education à la citoyenneté, au civisme et aux droits humains, qui existe certes dans nos écoles, mais qui mérite un meilleur coefficient, une meilleure attention ;
Faire en sorte que dans les Cdeps, on intègre dans les activités ce volet Education à la citoyenneté, à l’engagement communautaire et au respect de nos valeurs de Jom, Kersa, Fulla… ;
Amener les Asc dans les communes, les villages, les quartiers, à avoir des activités d’éducation, et ne plus se limiter aux Navétanes, et revoir si possible les conditions d’attribution des subventions ;
Instituer l’éducation citoyenne et sociétale en rapport avec les services de l’Etat, mais aussi avec le soutien et la participation des organisations non gouvernementales dont certaines disposent d’une large expérience dans ce domaine ;
Prendre des mesures fermes de sortir les enfants et les femmes vulnérables de la rue, avec des modalités d’accompagnement et des mécanismes de suivi, afin que personne n’y revienne.
C’est là quelques idées, et il en existe d’autres que nous ne pouvons pas toutes exposer ici.
Citoyennement, et avec tous mes respects, pour le droit à la vie décente.
Mamadou DIOUF-MIGNANE
Coordonnateur du Forum social sénégalais
