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Femmes, temps invisible et économie : les chiffres qui bousculent les politiques publiques

economie 19 Feb 2026

Si le travail domestique des femmes était rémunéré, il représenterait plus de 3 200 milliards de francs CFA par an, soit près d’un quart du PIB. Ce chiffre a marqué l’ouverture de la 3e édition du Forum national de la recherche économique et sociale.

Si les femmes sénégalaises étaient payées pour tout ce qu’elles font à la maison, le Sénégal devrait leur verser l’équivalent de 3 266,9 milliards de francs CFA par an, soit environ 25 % du PIB de 2018. C’est le chiffre-choc qui a ouvert ce mardi la troisième édition du Forum national de la recherche économique et sociale, organisé par le Consortium pour la recherche économique et sociale (CRES). Une édition consacrée à trois urgences : le travail de soins non rémunéré, les systèmes alimentaires et la protection sociale; autant de chantiers que les chercheurs entendent désormais imposer à l’agenda de la Vision Sénégal 2050.

Marie-Gloriose Ingabire, Directrice régionale du CRDI pour l’Afrique centrale et occidentale, a mis en lumière un angle mort des politiques publiques : la corrélation directe entre l’accès aux services de garde d’enfants et l’insertion économique des femmes. Les recherches soutenues par son institution sont sans ambiguïté : une femme sans garderie à proximité court 65 % de risques supplémentaires de demeurer dans le travail domestique, tandis que celle qui bénéficie d’un tel accès voit ses chances d’accéder à un emploi rémunéré augmenter de 82 %.

Plus grave encore, les ménages sénégalais comptant trois enfants ou plus souffrent à 57,9 % de ce que les chercheurs appellent la « pauvreté en temps », une forme d’indigence invisible, qui n’apparaît dans aucun tableau de bord officiel mais qui condamne des mères à rester hors du marché du travail et leurs enfants loin des ressources éducatives. « Reconnaître le travail de soins ne doit pas être une option, mais une condition de l’autonomisation économique des femmes et de la prospérité partagée au Sénégal », a martelé Mme Ingabire, posant trois exigences concrètes : intégrer le travail domestique dans la comptabilité nationale, déployer des services de garde et d’assistance aux personnes dépendantes, et engager des réformes législatives contre les inégalités de genre.

La recherche au service de la décision, pas l’inverse

C’est précisément ce fossé entre les évidences produites par la science et leur absence dans les politiques publiques que le Forum entend combler. Le Professeur François Joseph Cabral, coordonnateur scientifique du CRES, a revendiqué pour cette édition une rupture avec la pratique habituelle où l’administration convoque les chercheurs pour valider des décisions déjà prises. « Il s’agit véritablement là d’une approche co-construite, loin du schéma classique où l’administration organise et invite les chercheurs à réfléchir sur les actions à mener », a-t-il affirmé.

Pour le Pr Cabral, les trois thèmes retenus (soins non rémunérés, alimentation saine, protection sociale) ne relèvent pas d’un choix arbitraire. Ce sont des nœuds stratégiques que la Vision Sénégal 2050 ne pourra pas dénouer sans les éclairages de la recherche. « Reconnaître et valoriser ce travail, c’est ouvrir la voie à une participation pleine et entière des femmes au développement économique », a-t-il insisté, appelant chercheurs, décideurs, secteur privé et société civile à « engager ici des discussions proches et constructives qui débouchent sur des actions concrètes ».

La protection sociale, un investissement et non une charge

Représentant la Délégation générale à la protection sociale et à la solidarité nationale (DGPSN), M. Ousmane Basse a apporté le contrepoint de l’administration à ce plaidoyer scientifique, tout en rejoignant le même diagnostic. Il a d’emblée brisé un tabou conceptuel : « La protection sociale n’est pas seulement un instrument de solidarité, mais aussi une transformation économique, un investissement dans le capital humain. » Autrement dit, financer la protection sociale n’est pas une dépense sociale qu’on s’offre quand les finances le permettent, c’est un levier de croissance.

M. Basse a cependant reconnu les fragilités du système actuel. La forte informalité du marché du travail et les disparités territoriales laissent encore une part importante de la population sans filet de sécurité. Sa réponse : construire, sur la base des données probantes que le Forum entend précisément produire, « un système national de protection sociale plus inclusif, plus efficace et plus équitable ». Il a lancé un appel direct aux chercheurs présents : leurs résultats doivent orienter les choix du secteur, évaluer l’impact des politiques et « identifier les marges d’amélioration », pour que « la protection sociale soit conçue, mise en œuvre et évaluée sur la base de données rigoureuses et d’analyses objectives ».

Réunissant plus d’une centaine de participants, cette troisième édition ambitionne de faire plus que publier des recommandations dans un rapport. L’objectif affiché du CRES est d’institutionnaliser le dialogue entre recherche et décision publique, de sorte que les évidences empiriques deviennent un réflexe de gouvernance et non une option que l’agenda politique peut toujours remettre à plus tard.

Neuf ans après la dernière édition de 2017, le retour du Forum coïncide avec un moment charnière pour le Sénégal : celui d’une Vision 2050 qui a besoin, pour être autre chose qu’une déclaration d’intentions, de politiques publiques fondées sur ce que la recherche sait déjà.

Avec seneplus

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