La concession du Môle 4 du Port autonome de Dakar continue de susciter interrogations, incompréhensions et suspicions
La concession du Môle 4 du Port autonome de Dakar continue de susciter interrogations, incompréhensions et suspicions. Comme nous l’avons déjà souligné dans nos précédentes éditions, cette affaire dépasse largement le cadre d’une simple opération portuaire. Elle est devenue un révélateur des contradictions de la gouvernance publique actuelle, un test grandeur nature des promesses de rupture, de transparence et de souveraineté économique portées par les nouvelles autorités, rapportent nos confrères du Témoin.
Un an après la validation de cette concession en septembre 2025, les interrogations demeurent intactes. Plus troublant encore, certaines déclarations publiques faites au lendemain de la signature du contrat sont venues épaissir le brouillard qui entoure déjà ce dossier.
Modou Mamoune Sène : Le visage sénégalais d’un projet dont les véritables maitres restent méconnus
Au cœur de cette affaire apparaît un homme : Modou Mamoune Sène. Jusqu’à l’éclatement de la controverse, son nom était largement in‐ connu de nombreux acteurs du secteur portuaire sénégalais. Pourtant, selon ses propres déclarations, il aurait été le principal architecte et négociateur du projet Jambaar auprès des autorités du Port autonome de Dakar.
Dans une interview accordée au quotidien Le Soleil en octobre 2025, il expliquait avoir consacré près de trois années à la structuration de ce projet avec ses partenaires européens : le groupe belge ContiLines, l’opérateur espagnol Ership et le Port d’Anvers‐Bruges International. À l’entendre, Jambaar serait un projet patriotique conciliant expertise internationale et participation sénégalaise.
Mais derrière cette communication soigneuse‐ ment construite subsiste une question fondamentale : qui contrôle réellement Jambaar SA ?
Car malgré les discours sur la souveraineté économique, malgré les références répétées au contenu local et à l’ancrage national du projet, aucun document public n’a permis jusqu’à présent de connaître la répartition exacte du capital de la société concessionnaire. Les Sénégalais ont entendu parler d’une participation nationale de 33 %.
Mais 33 % détenus par qui exactement ? Quelle est la part réelle du Groupe Maor ? Quelle est celle d’AIG Marine & Terminal ? Quels sont les bénéficiaires effectifs de ces participations ? Quels sont leurs droits de vote ? Qui détient le pouvoir décisionnel ? Qui contrôle la gouvernance de la société ? Qui percevra l’essentiel des bénéfices générés pendant vingt‐cinq années d’exploitation d’un actif stratégique appartenant à la Nation ?
À toutes ces questions, aucune réponse claire n’a été apportée.
Or, lorsqu’il s’agit d’un bien public aussi stratégique que le Môle 4, le secret sur l’actionnariat ne peut être considéré comme un détail administratif. Il constitue une véritable question de gouvernance publique.
L’interview du Soleil qui a fait tomber les masques
C’est cependant une autre partie de l’entretien de Modou Mamoune Sène qui mérite aujourd’hui une attention particulière
Dans cette même interview, le promoteur du projet a tenu à remercier publiquement les personnes qui, selon lui, avaient permis l’aboutissement de la concession.
Après avoir salué ses partenaires européens, il adressa un hommage appuyé à « l’équipe du Port autonome de Dakar sous la houlette de son DG Waly Diouf Bodiang et de son PCA Ngouda Mboup », affirmant qu’ils n’avaient « ménagé aucun effort » durant douze mois pour accompagner le projet
Cette déclaration soulève une question fonda‐ mentale. Le rôle du Port autonome de Dakar était‐ il d’accompagner un promoteur privé ou d’évaluer son projet avec la distance, l’objectivité et l’impartialité qu’exige la défense de l’intérêt général ?
Dans toute procédure normale, une autorité publique fixe les règles, instruit les dossiers et protège les intérêts de l’État. Elle n’est pas censée devenir l’alliée ou le soutien actif d’un opérateur privé candidat à l’exploitation d’un actif stratégique national.
En remerciant aussi explicitement le Directeur général et le Président du Conseil d’administration pour les efforts déployés afin de faire aboutir son projet, Modou Mamoune Sène a involontairement ouvert une brèche dans le récit officiel de cette concession.
Waly Diouf Bodian et Ngouda Mboup : Une responsabilité indissociable
Depuis le début de cette affaire, certains ont tenté de concentrer toutes les critiques sur le seul Directeur général du Port autonome de Dakar. L’interview de Modou Mamoune Sène rend désormais cette lecture difficilement sou‐ tenable. Le promoteur a cité nommément Waly Diouf Bodiang et Ngouda Mboup.
Autrement dit, selon ses propres déclarations, le binôme dirigeant du Port aurait joué un rôle dé‐ terminant dans l’aboutissement du projet.
Waly Diouf Bodiang a porté la concession. Il a défendu le recours à l’Autorisation d’Occupation Temporaire. Il a soutenu la qualification juridique retenue malgré les réserves exprimées par l’ARCOP. Il a conduit le processus jusqu’à son terme.
Mais Ngouda Mboup ne saurait être relégué au rang de simple observateur. Sous sa présidence, le Conseil d’administration a validé la concession en septembre 2025. Sous sa présidence, les administrateurs ont été appelés à se prononcer sur les risques juridiques liés à l’opération. Sous sa présidence, l’établissement public a engagé le Port autonome de Dakar pour vingt‐cinq années. La responsabilité est donc conjointe. Elle est administrative, institutionnelle et politique.
Le mystère des 33 % : La question qui hante le dossier
Plus le temps passe, plus cette question devient centrale. Si le projet était réellement aussi patriotique qu’annoncé, pourquoi ses promoteurs refusent‐ils toujours de publier la répartition détaillée du capital ?
Pourquoi cette participation nationale de 33 % demeure‐t‐elle entourée d’autant de secret ? Pourquoi les bénéficiaires réels de ces parts ne sont‐ils pas connus ? Pourquoi les Sénégalais ignorent‐ils toujours qui contrôle effectivement la société concessionnaire ?
La souveraineté économique ne peut se réduire à un slogan. Elle exige la transparence. Et la transparence commence par la divulgation de l’identité des véritables détenteurs du pouvoir économique.
Le Président Diomaye Faye et le Premier ministre Al Amine Lo interpellés
Aujourd’hui, le dossier du Môle 4 dépasse largement le périmètre du Port autonome de Dakar. Il met directement à l’épreuve la crédibilité des engagements de rupture pris devant le peuple sénégalais
Le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Al Amine Lo ne peuvent rester durablement silencieux face à une affaire qui soulève autant d’interrogations.
Les Sénégalais ont le droit de connaître la vérité. Ils ont le droit de comprendre pourquoi l’avis de l’ARCOP n’a pas été suivi. Ils ont le droit de connaître les conditions exactes de la concession accordée en septembre 2025. Ils ont le droit de sa‐ voir qui détient réellement les fameux 33 % du capital de Jambaar SA. Ils ont le droit de connaître les garanties accordées au secteur privé national et les mécanismes destinés à protéger les intérêts stratégiques de l’État.
Parce qu’il s’agit d’un patrimoine public.
Parce qu’il s’agit de dizaines de milliards de francs CFA. Parce qu’il s’agit de milliers d’emplois. Parce qu’il s’agit de souveraineté économique. Et parce qu’en démocratie, lorsqu’une décision publique continue de susciter autant de questions un an après son adoption, le de‐ voir des gouvernants n’est pas de demander un acte de foi aux citoyens, mais de leur fournir les preuves de la transparence qu’ils revendiquent.
Tant que subsisteront les zones d’ombre entourant le rôle de Modou Mamoune Sène, l’actionnariat réel de Jambaar SA et l’implication assumée de Waly Diouf Bodiang et de Ngouda Mboup, le Môle 4 restera moins un symbole de modernisation portuaire qu’un symbole persistant des ambiguïtés de la gouvernance publique sénégalaise.




