Sénégal enregistre la plus forte baisse du classement des destinations d’investissement africaines. Dans l’édition 2026/27 du rapport « Where to Invest in Africa » de la Rand Merchant Bank (RMB), filiale de FirstRand, publiée le 27 octobre 2026 et préfacée par l’économiste en chef Isaah Mhlanga, le pays recule de cinq places et se classe 19e sur 31 économies, avec un score de 0,02.
Selon RMB, le Sénégal occupait la 8e place en 2024/25, avant de tomber à la 14e un an plus tard, puis à la 19e cette année. Le rapport l’attribue à « une combinaison de turbulences politiques, d’une crise de crédibilité budgétaire, de dégradations de notes souveraines et de faiblesses structurelles ». Isaah Mhlanga écrit dans l’avant-propos que ce recul « souligne l’importance de la crédibilité des politiques et de la confiance institutionnelle ».
Le document rappelle que le pays jouissait d’une réputation de stabilité politique en Afrique de l’Ouest francophone. Elle a été ébranlée lorsque Macky Sall a repoussé la présidentielle initialement prévue en février 2024, ce qui a provoqué manifestations et violences, et « la crise constitutionnelle la plus grave depuis des décennies ». Pour les investisseurs, le risque politique, « longtemps considéré comme négligeable », est devenu une préoccupation majeure. La crise a été résolue par l’élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024, mais le mal était fait : l’instabilité a altéré la perception du pays au moment même où il se préparait à devenir producteur de pétrole et de gaz.
Le rapport pointe aussi la sous-déclaration des finances publiques sous l’administration Sall. Fin septembre 2024, le gouvernement Faye a annoncé que déficits et dette avaient été « substantiellement » sous-évalués pendant plusieurs années. Un audit de la Cour des comptes, publié en février 2025, a relevé la dette de l’administration centrale de 74,4 % à 99,7 % du PIB fin 2023, en raison notamment de prêts non divulgués représentant 25,3 % du PIB. Le déficit moyen a été révisé à la hausse de 5,6 points de PIB.
L’ancien chef de mission du FMI pour le Sénégal, Edward Gemayel, a déclaré en novembre 2025 n’avoir « jamais vu une dette cachée de cette ampleur » en Afrique. Fin 2024, le FMI estimait la dette consolidée du secteur public à environ 132 % du PIB.
Les conséquences sur l’accès au marché ont été significatives, indique RMB. En octobre 2024, le FMI a gelé une facilité de crédit de 1,8 milliard de dollars dans l’attente d’une enquête. Le programme est resté suspendu tout au long de 2025, malgré plusieurs visites à Dakar. Au 1er septembre 2026, les services du FMI et les autorités sont parvenus à un accord au niveau des services sur une nouvelle facilité élargie de crédit. Le Sénégal a par ailleurs formellement demandé un traitement de sa dette dans le cadre commun du G20, afin de restaurer la soutenabilité de la dette et de rebâtir sa crédibilité budgétaire.
Des faiblesses structurelles
Moody’s et S&P ont abaissé la note du pays à plusieurs reprises entre 2024 et 2026. Avant la révélation de la dette cachée, il était noté Ba3 et B+. En 2026, ces notes sont tombées à Caa2 et CC, et les obligations du pays s’échangent à des niveaux de détresse. L’impasse avec le FMI a érodé la confiance des investisseurs.
Dans l’avant-propos, Isaah Mhlanga relève que, malgré l’accord récent, « les discussions en cours sur le traitement de la dette continuent de peser sur les perspectives à court terme du Sénégal, en dépit de son potentiel considérable à long terme ».
RMB souligne que les crises ont mis au jour des faiblesses anciennes. L’économie reste, selon les mots de l’Institut d’études de sécurité cités par le rapport, « sur-dépendante de quelques matières premières traditionnelles comme l’arachide », ce qui la rend vulnérable aux fluctuations de prix et aux chocs extérieurs. S’y ajoutent un chômage élevé des jeunes, un vaste secteur informel, des infrastructures insuffisantes hors de Dakar et des déficits courants persistants.
Des signaux d’amélioration existent. La production de pétrole et de gaz a démarré à la mi-2024, avec les champs de Sangomar et de GTA, et la croissance aurait atteint environ 6,7 % en 2025. Mais RMB prévient que cet élan ne devrait pas durer : le FMI table sur seulement 2,2 % de croissance en 2026, bien en deçà de la moyenne subsaharienne d’environ 4,3 %, à mesure que l’effet ponctuel des premières productions s’estompe et que l’assainissement budgétaire pèse sur l’activité.
Le rapport reconnaît que l’administration Faye « a fait preuve d’un engagement en faveur de la transparence » face à la crise budgétaire héritée. Une mission du FMI a salué en mars 2025 cet « engagement en faveur de la transparence budgétaire ». Le Fonds a toutefois rappelé que des progrès soutenus en matière de gestion de la dette, d’institutions budgétaires et de gouvernance seront essentiels, et que des efforts substantiels restent nécessaires face aux pressions de la dette.
Dans la nouvelle grille de résilience et de vulnérabilité introduite cette année, le Sénégal est classé parmi les « bassins » : faible vulnérabilité, mais faible résilience. RMB range dans cette catégorie des économies à la croissance réelle, « dont la profondeur institutionnelle et les amortisseurs budgétaires n’ont pas encore rattrapé le potentiel ». Le rapport précise que leur faible exposition est le plus souvent due à une intégration limitée aux échanges et aux flux de capitaux mondiaux, et non à une véritable sécurité : ces économies sont « non testées plutôt que sûres ».
Pour ce groupe, la matrice se lit toutefois « moins comme un avertissement que comme un agenda ». Le bassin est le quadrant à partir duquel un programme de réformes soutenu peut conduire directement vers le statut de « plateau », la faible exposition offrant un répit pour construire la profondeur institutionnelle et budgétaire que requiert la résilience.
À l’inverse du Sénégal, la Côte d’Ivoire grimpe de la 16e à la 7e place en deux ans, portée par une croissance de 6,5 % en 2025 et un déficit ramené à 3 % du PIB. Le Nigeria gagne sept places et passe 11e. Pour RMB, ces trajectoires montrent ce que peuvent produire des réformes menées avec constance, à l’image du « remède de cheval » nigérian, qui commence à porter ses fruits.




