Nexus gouvernance des politiques publiques locale et sécurité : Pour une contextualisation des cadres internationaux de lutte antiterroriste au Sahel( Par Fatoumata Mariane Niang)

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Nexus gouvernance des politiques publiques locale et sécurité : Pour une contextualisation des cadres internationaux de lutte antiterroriste au Sahel( Par Fatoumata Mariane Niang)

Le Sahel est aujourd’hui l’une des régions les plus affectées par le phénomène djihadiste à l’échelle mondiale. Malgré la mise en place d’un arsenal juridique international sans précédent depuis l’adoption de la résolution 1373 du Conseil de Sécurité des Nations Unies en 2001, la violence terroriste continue de se propager, de se perfectionner en s’adaptant aux réalités locales. Cette persistance interroge fondamentalement la capacité des cadres normatifs internationaux à répondre aux spécificités sociales, politiques, culturelles et institutionnelles des États sahéliens. C’est précisément cette question qui constitue le cœur de notre propos : dans quelle mesure la gouvernance des politiques publiques sécuritaires au Sahel nécessite-t-elle une contextualisation des normes internationales pour gagner en efficacité ?

I. Le cadre normatif international de lutte antiterroriste et ses limites contextuelles

Adoptée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, la résolution 1373 du Conseil de Sécurité des Nations Unies constitue la pierre angulaire du dispositif juridique international de lutte antiterroriste. Juridiquement imposantdes obligations claires : criminaliser le financement du terrorisme, renforcer les contrôles aux frontières, adapter les législations nationales et intensifier la coopération entre États. À ces dispositions s’ajoutent d’autres instruments normatifs, notamment la résolution 2178 relative aux combattants terroristes étrangers, la Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU adoptée en 2006, ainsi que le Plan d’action de l’Union Africaine sur la prévention de l’extrémisme violent.

Cependant, ces instruments ont été conçus dans un contexte géopolitique particulier, principalement dicté par les préoccupations sécuritaires des grandes puissances. Appliqués au Sahel, ils se heurtent à des réalités structurelles profondes que notre cadre théorique permet d’analyser avec précision. En effet, l’efficacité de ces cadres normatifs est limitée par leur incapacité à saisir la complexité des dynamiques locales, notamment les formes multidimensionnelles de violence et les rapports entre acteurs qui structurent les sociétés sahéliennes.

II. Lecture théorique tripartite du nexus gouvernance des politiques publiques et sécurité au Sahel

Pour saisir la complexité du nexus entre gouvernance des politiques publiques et sécurité au Sahel, nous mobilisons une triple articulation théorique originale qui permet une analyse à trois niveaux complémentaires.

Le triangle de Galtung : cartographier les formes de violence

Au niveau macro, le triangle de Galtung nous permet d’identifier et de cartographier les trois formes de violence qui alimentent le terrorisme sahélien. La violence directe se manifeste à travers les attaques terroristes, les affrontements armés et les répressions. La violence structurelle, quant à elle, prend racine dans la pauvreté, les inégalités, la marginalisation des zones périphériques et la faiblesse des institutions étatiques. Enfin, la violence culturelle se nourrit des idéologies extrémistes qui légitiment et entretiennent les deux premières formes de violence. Or, les cadres normatifs internationaux se concentrent essentiellement sur la violence directe, en négligeant les dimensions structurelles et culturelles qui constituent pourtant les véritables racines du terrorisme sahélien. Une politique sécuritaire efficace doit nécessairement répondre simultanément à ces trois formes de violence.

Le triangle de Karpman : décrypter les dynamiques relationnelles entre acteurs

Au niveau méso, le triangle de Karpman — qui articule les rôles de Persécuteur, de Victime et de Sauveur — éclaire les dynamiques relationnelles entre les acteurs du théâtre sécuritaire sahélien. Ce qui rend cette grille d’analyse particulièrement puissante dans ce contexte, c’est que ces rôles ne sont pas figés : ils sont profondément dynamiques et interchangeables. Ainsi, une population marginalisée, initialement victime de la violence structurelle, peut basculer progressivement vers le rôle de persécuteur à l’égard de l’État lorsqu’elle se sent abandonnée. L’État lui-même, censé jouer le rôle de sauveur, peut devenir persécuteur à travers des réponses sécuritaires disproportionnées qui alimentent la rancœur des communautés. Les groupes terroristes, quant à eux, exploitent habilement ces basculements en se positionnant comme sauveurs auprès des populations marginalisées, gagnant ainsi en légitimité et en capacité de recrutement. C’est précisément cette fluidité des rôles que les cadres normatifs internationaux ne parviennent pas à saisir, en figeant les acteurs dans des catégories rigides qui ne reflètent pas la réalité du terrain sahélien.

La théorie de la mise en œuvre : mesurer l’écart entre politique décidée et politique vécue

Au niveau micro, la théorie de la mise en œuvre des politiques publiques, dans son approche ascendante développée par Michael Lipsky, révèle un écart souvent considérable entre les politiques sécuritaires formellement adoptées et leur application réelle sur le terrain sahélien. Les acteurs de terrain — forces de sécurité, autorités traditionnelles, chefs religieux, communautés locales — développent des pratiques et des mécanismes endogènes que les normes internationales n’anticipent pas et ne valorisent pas suffisamment. C’est précisément cette intelligence du terrain qui constitue une ressource inépuisable pour une gouvernance sécuritaire réellement efficace et contextualisée.

III. Le Sahel comme cas d’analyse : résilience sécuritaire et gouvernance contextualisée

L’espace sahélien offre un terrain d’analyse particulièrement riche pour observer la tension entre normes internationales et réalités locales. Si certains États de la région ont été durement frappés par le terrorisme, d’autres ont démontré une résilience remarquable qui ne s’explique pas uniquement par l’application des cadres normatifs internationaux, mais davantage par la mobilisation de mécanismes endogènes de gouvernance sécuritaire.

Les enquêtes de terrain menées dans la région révèlent que les sociétés sahéliennes disposent de ressources considérables en matière de prévention et de gestion de la violence. Les conférences intercommunautaires de paix, les rôles des chefs traditionnels et religieux dans la médiation des conflits, les mécanismes informels de surveillance communautaire, ainsi que les pratiques de déradicalisation ancrées dans les valeurs culturelles locales, constituent autant d’instruments que les politiques publiques sécuritaires gagneraient à intégrer formellement. Ces mécanismes endogènes, souvent invisibles dans les rapports officiels, sont pourtant au cœur de la résilience observée dans plusieurs zones de la région.

Par ailleurs, les données terrain mettent en lumière les limites d’une approche exclusivement sécuritaire et répressive. Là où les réponses militaires seules ont été privilégiées, la violence a souvent migré vers d’autres zones, créant un effet de déplacement sans résolution du problème de fond. En revanche, les approches intégrées combinant sécurité, développement, dialogue communautaire et renforcement de la gouvernance locale ont montré des résultats plus durables — ce que Galtung appelle une paix positive, celle qui s’attaque aux racines structurelles et culturelles de la violence et pas seulement à ses manifestations directes.

IV. Vers un modèle de gouvernance sécuritaire contextualisé pour le Sahel

L’analyse qui précède nous conduit à plaider pour une refondation de la gouvernance sécuritaire au Sahel autour d’un principe directeur : la contextualisation. Il ne s’agit pas de rejeter les cadres normatifs internationaux — qui demeurent des instruments juridiques essentiels — mais de les adapter, de les enrichir et de les ancrer dans les réalités spécifiques de chaque contexte national et local.

Cette contextualisation repose sur une architecture de gouvernance décentralisée et ascendante. Elle part des communautés de base — premier niveau de détection et de prévention de la radicalisation — pour remonter progressivement vers les communes, les préfectures, l’État central, et enfin le cadre international sous réserve de la souveraineté. À chaque niveau, les acteurs locaux ne sont pas de simples exécutants de politiques conçues ailleurs : ils sont des producteurs d’intelligence sécuritaire, des médiateurs de conflits et des garants de la légitimité de l’action publique.

En définitive, la question de la gouvernance des politiques publiques sécuritaires au Sahel ne peut être réduite à un problème de conformité aux normes internationales. Elle est avant tout une question de pertinence, d’adéquation et d’appropriation. Les cadres normatifs internationaux ne deviendront pleinement efficaces dans l’espace sahélien qu’à la condition d’être contextualisés — c’est-à-dire traduits, adaptés et enrichis par les réalités, les ressources et les intelligences locales. C’est à cette condition que la gouvernance sécuritaire pourra contribuer à une paix durable dans une région qui en a profondément besoin.

Mots-clés : Gouvernance sécuritaire — Politiques publiques — Lutte antiterroriste — Sahel — Contextualisation — Résolution 1373 — Triangle de Galtung — Triangle de Karpman — Théorie de la mise en œuvre

Fatoumata Mariane Niang

Doctorante en Gouvernance Sécuritaire —