État débiteur et fragilité des entreprises

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État débiteur et fragilité des entreprises

Face à l’accumulation des arriérés de paiement de l’État, la Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal (CNES) tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. Réuni hier, jeudi 18 juin, à Dakar, le patronat a dressé le tableau d’ une crise de liquidité sans précédent qui menace la survie des entreprises, fragilise le système bancaire et compromet la relance économique.

Le secteur privé hausse le ton. Lors d’un petit-déjeuner de presse organisé à Dakar hier, jeudi 18 juin, les dirigeants de la Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal (CNES) ont dressé un constat particulièrement alarmant de la situation économique du pays. Entre l’explosion de la dette intérieure, le ralentissement des investissements publics, la dégradation de la notation souveraine et les tensions croissantes sur la trésorerie des entreprises, le patronat estime que l’économie nationale se trouve à un point critique.

« La résilience des entreprises a atteint ses limites », a déclaré le président de la CNES, Abdel Kader Ndiaye, dénonçant une situation qu’il qualifie de « catastrophique » pour une grande partie du tissu productif national. Au cœur des préoccupations figure la dette intérieure de l’État envers ses fournisseurs et prestataires.

Selon les estimations présentées par l’économiste Alla Sène Guèye, le stock des créances dues au secteur privé dépasserait aujourd’hui 1 000 milliards de FCFA, tandis que le passif global pourrait atteindre 1 400 milliards de FCFA. Malgré les efforts de règlement engagés ces dernières années, les montants décaissés restent insuffisants au regard des nouvelles obligations contractées.

Entre 2024 et 2025, l’État aurait ainsi versé près de 827 milliards de FCFA. Toutefois, l’accumulation continue des engagements non soldés aurait contribué à accroître le stock de la dette plutôt qu’à le réduire. Pour le patronat, cette situation prive les entreprises des liquidités indispensables à leur fonctionnement, ralentit l’exécution des projets et fragilise l’ensemble de la chaîne de sous-traitance. 

DES MARGES BUDGÉTAIRES DE PLUS EN PLUS RÉDUITES 

La CNES estime que les difficultés actuelles s’expliquent également par la détérioration des équilibres budgétaires. Si les recettes fiscales ont progressé ces dernières années, la charge de la dette publique a augmenté à un rythme beaucoup plus soutenu.

Selon les chiffres présentés, les dépenses liées au service de la dette ont presque doublé en l’espace de deux ans, absorbant une part croissante des ressources publiques. Cette évolution réduit mécanique ment les capacités d’investissement de l’État et limite ses marges de manœuvre pour honorer ses engagements financiers envers les entreprises. « La capacité de paiement de l’État s’est fortement contractée », a résumé Alla Sène Guèye, soulignant les répercussions de cette contrainte sur l’ensemble de l’économie. 

LE BTP, PRINCIPAL FOYER DE VULNÉRABILITÉ 

Le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) apparaît comme l’une des principales victimes de cette crise de liquidité. Invité à partager son expérience, l’entrepreneur Bara Tall a décrit une filière confrontée à l’arrêt ou au ralentissement de nombreux projets publics depuis plusieurs années. Selon lui, les retards de paiement et les suspensions de programmes ont provoqué une dégradation profonde de la situation financière des entreprises du secteur. Les conséquences dépassent désormais le seul périmètre des travaux publics. De nombreux groupes sénégalais, ayant diversifié leurs activités dans l’immobilier, l’hôtellerie, les mines ou les services, voient l’ensemble de leurs projets affectés par les difficultés rencontrées dans leur branche BTP.

Les établissements bancaires appliquant une approche consolidée du risque, les tensions enregistrées sur les marchés publics finissent par compromettre le financement d’activités pourtant rentables dans d’autres secteurs. 

UN RISQUE SYSTÉMIQUE POUR LE SYSTÈME BANCAIRE 

À quelques jours de la clôture semestrielle des comptes bancaires, le patronat redoute une aggravation de la situation. Selon Alla Sène Guèye, de nombreuses entreprises pourraient être officiellement classées en défaut par leurs établissements financiers si les créances détenues sur l’État ne sont pas rapidement apurées. Une telle évolution obligerait les banques à renforcer leurs provisions et pourrait entraîner un durcissement des conditions d’accès au crédit. Pour la CNES, la crise actuelle dépasse désormais le cadre des relations entre l’État et ses fournisseurs. Elle constitue une menace potentielle pour la stabilité financière et pour la capacité du secteur privé à soutenir la croissance économique.

La récente dégradation de la notation souveraine du Sénégal est également perçue comme un signal préoccupant, révélateur des difficultés croissantes du pays à mobiliser des financements à des conditions favorables sur les marchés internationaux. 

TROIS PISTES POUR ÉVITER L’ENLISEMENT 

Face à cette situation, le patronat appelle à une action rapide des pouvoirs publics. La première priorité consiste, selon la CNES, à apurer les créances dues aux entreprises afin de restaurer leur trésorerie et de préserver l’emploi. Le patronat plaide également pour une réforme de la commande publique visant à renforcer la participation des entreprises nationales à l’exécution des grands projets d’infrastructures et des programmes publics.

Enfin, la confédération préconise le développement de mécanismes de financement fondés sur des partenariats public-privé plus ambitieux, permettant au secteur privé national de jouer un rôle accru dans la réalisation des infrastructures stratégiques. 

UN APPEL À UNE RELANCE CONCERTÉE 

Malgré la gravité du diagnostic, les dirigeants de la CNES affirment vouloir privilégier le dialogue avec les autorités.

Tout en saluant la nomination du nouveau ministre du Travail, ils ont réitéré leur attachement au cadre tripartite associant l’État, le patronat et les syndicats. Pour eux, la sortie de crise passe avant tout par une concertation renforcée et par des mesures urgentes capables de restaurer la confiance des investisseurs.

Le message adressé au gouvernement est clair : sans règlement rapide de la dette intérieure et sans soutien au secteur productif, la relance économique risque de se heurter à une fragilisation durable des entreprises nationales, pourtant appelées à jouer un rôle central dans la mise en œuvre de l’Agenda Sénégal 2050.