Entre urgences nationales et communication présidentielle, le pays attendait davantage que des promesses

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Entre urgences nationales et communication présidentielle, le pays attendait davantage que des promesses

Au premier jour de la grève générale qui devrait en durer trois, la parole présidentielle était attendue sur le terrain des préoccupations quotidiennes des citoyens. L’entretien que le président de la République Bassirou Diomaye Faye, a accordé au quotidien national Le Soleil, dans sa livraison d’hier, largement consacré aux Jeux olympiques de la jeunesse, à la jeunesse et au rayonnement international du Sénégal, s’il répond à une ambition précise, ne dissipe pas toutes les interrogations que suscite la situation nationale.

Le quotidien, angle mort du grand recit 

Il faut reconnaître au chef de l’État le mérite de défendre un projet dont la dimension historique est indéniable. Accueillir les premiers Jeux olympiques de la jeunesse organisés en Afrique est une fierté nationale et de visibilité internationale. La continuité de l’État, l’héritage des infrastructures et la perspective de faire du sport une activité économique sont des sujets légitimes.

Mais la portée d’une parole présidentielle dépend aussi du moment où elle intervient. Lorsque les ménages subissent les contraintes du pouvoir d’achat, que les perspectives d’emploi sont préoccupantes et que des secteurs entiers expriment leur mécontentement, les citoyens attendent des réponses présidentielles sur les difficultés de leur existence.

Le président reconnaît lui-même que les préoccupations quotidiennes sont lourdes et qu’un père de famille ne pense pas nécessairement aux Jeux avant de faire face aux dépenses du soir. Cette lucidité est appréciable certes, mais elle dévoile le décalage entre l’ambition d’un événement mondial et les urgences immédiates d’une partie de la population. L’adhésion populaire se nourrit de la perception que les autorités comprennent les difficultés vécues et s’emploient à les résoudre.

La pédagogie ne remplace pas les réponses 

Sur le financement des Jeux, Diomaye Faye met en avant les contributions des partenaires, les équipements qui resteront au pays et les possibilités offertes aux entreprises et aux jeunes. Cette défense du projet est compréhensible, mais ne clôt pas le débat sur l’utilisation des ressources publiques. La question n’est pas seulement de savoir ce que les Jeux peuvent rapporter, mais aussi ce qu’ils coûtent.

La même exigence s’applique aux promesses adressées à la jeunesse. Transformer le sport en industrie, créer des emplois et structurer les clubs sont des objectifs pertinents. Leur réalisation suppose des politiques publiques suivies, des moyens identifiés et des résultats vérifiables. Les jeunes ont besoin de perspectives et de formations accessibles, de débouchés professionnels et de raisons concrètes de croire que leur avenir peut se construire dans leur propre pays.

Sur le plan politique et social, l’attente porte sur la capacité à rétablir la confiance, à prévenir l’enlisement des conflits professionnels et à apporter des réponses aux revendications qui alimentent les tensions. Un discours consacré à un événement sportif ne saurait être tenu pour une réponse exhaustive à ces préoccupations. Il laisse néanmoins en suspens les questions auxquelles les citoyens attendent des éclaircissements. 

Une parole à prolonger par l’action

Au fond, cet entretien ressemble plus à de la projection que du bilan. Le président a cherché à donner aux Sénégalais une raison de regarder au-delà des contraintes immédiates, en faisant de Dakar 2026 un symbole de confiance et d’ambition collective. Cela ne manque peut-être pas de pertinence. Un pays a besoin de projets fédérateurs et d’horizons qui dépassent les urgences du moment. Mais l’espérance ne peut tenir lieu de politique publique. Elle doit être confortée par des décisions lisibles, des engagements tenus et des améliorations perceptibles dans la vie des citoyens.

Ce que l’on pouvait attendre, au regard du contexte, c’était donc moins une renonciation à l’ambition des Jeux qu’un effort supplémentaire pour articuler cette ambition aux réalités nationales. La réussite de Dakar 2026 sera une satisfaction légitime. Elle ne saurait constituer, à elle seule, le verdict sur l’action présidentielle. Au lendemain de la fête, le Sénégal continuera d’attendre des réponses sur l’économie, l’emploi, la gouvernance et la paix sociale. C’est à cette épreuve, autrement plus longue que quinze jours de compétition, que se mesurera la capacité du pouvoir à transformer les promesses en résultats.

Car c’est bien là que se situe désormais la principale difficulté du pouvoir. Les Sénégalais n’attendent plus seulement des déclarations d’intention, des annonces de réformes ou des perspectives prometteuses. Ils veulent en voir les effets dans leur quotidien. Après avoir placé beaucoup d’espoir dans l’alternance politique, une partie de l’opinion entend désormais juger les gouvernants par leurs résultats, et non plus seulement par leurs discours ou de leurs engagements initiaux.

Cette exigence est d’autant plus forte que les attentes suscitées par le changement de régime étaient considérables. La promesse d’une gouvernance plus vertueuse, d’une gestion plus rigoureuse des deniers publics et d’une amélioration des conditions de vie avait nourri l’espérance d’une rupture tangible. Or, lorsque les contraintes économiques persistent, que les difficultés sociales s’accumulent et que les revendications professionnelles se multiplient, la patience des citoyens est nécessairement mise à l’épreuve.

Les citoyens peuvent comprendre les difficultés héritées, accepter la nécessité de certains sacrifices et reconnaître la complexité des réformes. Ils attendent, en retour, de la clarté sur les choix opérés, de la cohérence dans les décisions et des signes concrets d’amélioration. Ils veulent savoir où va le pays, à quel prix et dans quels délais les efforts consentis commenceront à produire leurs effets.

Les JOJ Dakar 2026 peuvent offrir au Sénégal une parenthèse de fierté collective et une vitrine internationale. Mais, politiquement, le succès des Jeux ne saurait tenir lieu de quitus pour l’action présidentielle. L’alternance de 2024 a porté au pouvoir une promesse de rupture, de restauration de l’État et de transformation des conditions de vie. C’est à l’aune de cette promesse, et non de la seule réussite d’un événement sportif, que les Sénégalais jugeront Bassirou Diomaye Faye. Or, à mesure que s’éloigne l’élan de l’alternance, l’exigence de résultats se substitue progressivement à la confiance accordée sur parole. Les difficultés économiques, les tensions sociales, les attentes en matière d’emploi et les interrogations sur la conduite des affaires publiques sont autant de tests auxquels le pouvoir ne pourra plus opposer la nécessité de patienter.

Lorsque les attentes sont élevées, les déceptions peuvent l’être tout autant. Au lendemain des Jeux, la question ne sera donc plus seulement de savoir si le Sénégal a réussi son rendez-vous avec le monde, mais si le pouvoir aura su transformer cette réussite symbolique en bénéfices tangibles pour le pays. La flamme olympique s’éteindra, mais l’obligation de résultats restera. Et si Dakar 2026 peut consacrer le rayonnement du Sénégal, seul le bilan de l’action publique permettra de mesurer la portée de la rupture promise en 2024.

C’est là que se jouera le véritable rendez-vous de Diomaye Faye avec les Sénégalais, dans les foyers éprouvés par la vie chère, auprès des jeunes en quête d’avenir et face aux travailleurs qui attendent des réponses plutôt que de nouvelles échéances. Car, en politique, l’espérance est une force qui porte au pouvoir, mais elle devient une exigence dès lors qu’il s’agit de gouverner.