La comparaison lexicale des discours de Dionne, Ba, Sonko et Lô met en lumière la rupture du modèle de croissance national. Analyse d’une trajectoire financière où l’accumulation des déficits a fini par supplanter les promesses de transformation
Moins d’une semaine avant la déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô, nous publions dans les colonnes de SenePlus la deuxième note ouverte au chef du gouvernement du Sénégal dans laquelle nous estimons que la mutation de la déclaration de politique générale en grand oral d’économie politique générale s’impose depuis que la dette publique du Sénégal fait la manchette des journaux d’ici et d’ailleurs. Nous eûmes gain de cause – c’est tout comme – en écoutant, le 8 septembre dernier, la réflexion inattendue du locuteur et grand commis de l’État : « Sous-estimer les ressorts de l’économie politique dans les relations internationales, explique Lô, dessert la dynamique de souveraineté d’une petite économie ouverte. L’histoire nous enseigne, ajoute-t-il, que les pays qui ont réussi à y accéder pleinement ont su manœuvrer adroitement, jouant le temps de l’accumulation de richesses et de savoir-faire, pour aboutir au choix de partenariats équilibrés et défendre leurs intérêts en position de force par du soft power et du hard power le cas échéant. » Tout comme AlAhminou, nous ne sous-estimons pas les « ressorts de l’économie politique ». Pour autant, la « dynamique de souveraineté » à laquelle elle contribue ne s’invite dans ce texte qu’au terme de l’examen des discours de politique générale – cinq au total – prononcés à l’Assemblée nationale par Mahammed Boun Abdallah Dionne (2014 et 2017), Amadou Ba (2022), Ousmane Sonko (2024) et Ahmadou A. M. Lô (2026).
Spécificités discursives
Au lycée, nos professeurs nous ont montré qu’une représentation graphique est plus parlante que le tableau de chiffres dont elle donne la vraie signification. Plus tard, quelques clics de souris suffisent à notre peine pour représenter adéquatement de gros volumes de données numériques grâce aux tableurs. Plus tard encore, nous apprenons que la lexicométrie est aux textes volumineux ce que les tableurs sont aux chiffres. Grâce à elle, nous parvenons à déceler le mystère derrière les cinq discours de politique générale dont nous parlons en nous appuyant sur les deux graphiques des spécificités de chacun d’eux. En illustration de cette contribution au débat, lesdits graphiques donnent des indications irréfutables sur tout ce qui se rapporte à la dette publique, aux intérêts versés aux créanciers, à la croissance économique que les contribuables sont en droit d’en attendre, à l’apurement de la dette intérieure et aux relations avec le Fonds monétaire international (FMI). En haut de chaque graphique et de gauche à droite, la légende – dette, intérêts, croissance, apurement et FMI – dit ce que représente chaque barre d’histogramme dans les discours examinés : AlAhminou comparé à ses prédécesseurs Dionne, Ba et Sonko pour le graphique d’en haut et AlAhminou face à lui-même pour celui d’en bas avec la même légende.
Dans les graphiques, les barres d’histogramme orientées vers le bas correspondent à des spécificités négatives concernant tel ou tel autre élément de la légende. L’inverse correspond aux spécificités positives portant sur les éléments de légende concernés. Quelle interprétation convient-il de faire dans chacun des deux cas auxquels s’ajoute le niveau zéro qui est évidemment la base – point d’appui – sur laquelle repose chaque barre d’histogramme ? En-dessous de zéro (spécificité négative) pour la dette chez Dionne (discours de 2014) et au-dessus de zéro (spécificité positive) pour la croissance chez Dionne (discours de 2017) et Ba (discours de 2022), les barres attestent d’un bon usage de la dette pour la croissance au rendez-vous, permettant à l’État d’engranger des revenus également au rendez-vous.
C’est qu’une dette doit servir. C’était bien le cas lorsque le souverainisme triomphant de Mahammed Boun Abdallah Dionne s’accompagnait du très bon usage des « ressorts de l’économie politique » dans les relations du Sénégal avec ses traditionnels et nouveaux partenaires techniques et financiers.
Dionne souverainiste ? Il en était même un de radical dont la réflexion sur le sujet en juin 2023, tirée de son essai Le Lion, Le Papillon et l’Abeille (Débats Publics, 2023) et résumée ici en trois citations, fait à jamais autorité : « Je dirais d’emblée que le souverainisme c’est la liberté. Comprenons cette liberté comme une faculté intrinsèque à gouverner et à agir par soi-même.
L’indépendance ne s’accommode d’aucune dépendance, ancienne ou nouvelle, ni politique, ni économique, ni financière, ni culturelle, ni sociale.
Les traditions religieuses expriment généralement une pensée anthropocentrique de l’homme, le seul vivant qui serait doté de libre arbitre. »
Qui des « souverainistes » bavards d’aujourd’hui sait ça ? Aucun ! Pas même Sonko, témoin, le 8 septembre 2026, de l’impréparation chronique du groupe des 130.
Débâcle en direct
Quand la dette cesse de doper l’économie, la croissance en pâtit comme le montre la spécificité négative de celle-ci dans le discours de politique générale de Sonko. Cette spécificité négative rejaillit lors du grand oral de son successeur en s’accompagnant de celles positives qui rendent compte du poids considérable de la dette et des intérêts et du marquage à la culotte du FMI pour le nouveau programme auquel AlAhminou dit subordonner le nouveau départ du bon pied (incertain) du Sénégal.
En culminant dans le graphique du bas, la dette et les négociations avec le FMI montrent l’échec – Lô en parle sans détour – du Plan de redressement économique et social (PRES) de son prédécesseur Ousmane Sonko. Ahmadou AlAhminou Mohamed Lô explique : « À la fin de 2024, la dette du secteur public consolidée s’établissait autour de 132 % du produit intérieur brut, soit plus de 23 500 milliards de francs CFA. Le déficit de l’exercice a été réévalué à 13,7 % du PIB. Aujourd’hui, notre endettement reste encore élevé, la croissance hors hydrocarbures en berne (2,2% en 2025), le déficit budgétaire (6,4% en 2025) en reflux notable certes, mais au prix de renoncement à des investissements publics sociaux et productifs et d’énormes difficultés à résorber le stock d’arriérés de paiements intérieurs avec les conséquences sur la viabilité de beaucoup de PME-PMI et l’emploi dans les grandes entreprises. Le Plan de Redressement Economique et Social (PRES), « Jubbanti Koom » 2025-2028, d’une ambition de 6.166 milliards FCFA, peine à délivrer toutes ses promesses, qui sont pour l’essentiel des mesures structurelles, à savoir le recyclage d’actifs (1.091 milliards), le financement endogène (1.352 milliards), la réduction de la taille de l’Etat (50 milliards), la mobilisation de ressources domestiques (2.111 milliards) ainsi que les recettes fiscales générées par le Plan (1.062 milliards). À fin août 2026, la mobilisation de ressources domestiques notamment fiscales s’est élevée à 172,5 milliards pour un objectif de 303,3 milliards, soit un taux de réalisation de 56,9%. La dissimulation statistique n’a pas seulement faussé des tableaux. Elle a renchéri notre signature et fermé des guichets. Chaque Sénégalais en a payé le prix dans les taux auxquels son pays emprunte et les plus vulnérables par des lenteurs dans le processus d’appui en protection sociale. »
« Petite économie ouverte, affectée par tout choc exogène, devons-nous nous engager dans une fuite en avant sans issue ! Si rien n’est fait, nous rentrons dans un cycle si bien connu au Sénégal de “Suul bu kii ; suli bu kii” en d’autres termes, rouler l’endettement à des conditions de plus en plus sévères », précise le Premier ministre Lô.
Au deuxième round du débat parlementaire, la présidente du groupe Takku Wallu Sénégal de l’opposition, Madame Aïsssata Sall, enfonce le clou :
« Monsieur le Premier ministre, maintenant nous allons au fond, au fond de votre DPG. Et à la fin des fins de l’exercice, il faut bien faire le constat que vous avez douché tous nos espoirs.
Douchés tous nos espoirs, puisque comme Cassandre, vous ne nous avez annoncé que de mauvaises nouvelles. Deux points d’attention, avant de continuer, sur les hydrocarbures. Vous avez dit que vous alliez engager un bras de fer avec BP et sur le gaz naturel.
Mais sur le gaz naturel, dans le contrat, il est prévu l’alimentation locale par le gaz naturel. C’est acté. C’est des équipes d’avocats nationaux comme internationaux qui ont travaillé avec BP et je sais ce que je suis en train de vous dire.
Donc, n’engagez pas de bras de fer, revoyez le contrat. Sur les finances publiques, (…), comme je l’ai dit, un aveu d’échecs. 700 et quelques milliards qui sont attendus à fin-2026.
Où est-ce que vous en êtes ? Nous sommes à 3 mois de fin 2026. Sur le plan de traitement de la dette du Sénégal, vous nous faites de la sémantique entre, et des éléments de langage, entre ajustement, reprofilage, restructuration, tout ça, ce ne sont que des difficultés. Ce ne sont que des difficultés à venir.
Et vous donnez un exemple, quand on a une difficulté, on va à la banque et elle vous étale la dette. C’est vrai, mais à quelles conditions ? Qu’est-ce que vous donnez en garantie pour que la dette soit étalée ? C’est là où on vous attend avec le FMI. Qu’avez-vous promis au FMI pour étaler et reprofiler la dette du Sénégal ?
Sur les subventions, vous avez dit oui, c’est les riches qui en profitent. Mais je peux vous dire que les riches n’ont jamais profité de subventions. Ça va aux couches les plus défavorisées. Donc, si vous touchez aux subventions, vous allez faire une explosion sociale au Sénégal.
La pression fiscale, elle va augmenter le coût de la vie. Elle va augmenter, il faut qu’on se le dise. Maintenant, la solution.
J’ai écouté le ministre des Finances. Il nous a dit que le Sénégal est un grand corps malade. Si on le décrit, c’est cela.
Et il dit qu’il n’opère pas. Il ne fait pas de chirurgie. Qu’est-ce qu’il va faire ? Effet placebo.
Effet placebo, c’est de traiter les effets et de laisser la maladie. Vous avez mal à la tête, n’est-ce pas, le pharmacien ? Vous avez mal à la tête, on vous donne un comprimé pour calmer les douleurs. On ne régule pas la tension.
Et c’est la tension qui est à l’origine des maux de tête. Donc, pour finir, Monsieur le Premier ministre, nous sommes sceptiques sur les moyens. Est-ce que vous avez, sur votre méthode, avez-vous les moyens ? Avez-vous les hommes ? Avez-vous le temps ? Avez-vous la solution ? Les moyens, c’est sûr que non.
Vous l’avez dit ici, à ce pupitre. Les hommes, peut-être que vous les avez, on vous fait crédit de bonne confiance. Le temps, à coup sûr, vous ne l’avez pas.
Parce que, Monsieur le Premier ministre, vous n’êtes pas là depuis trois mois. Vous êtes là depuis 27 mois. Et c’est pour ça que j’ai rappelé votre responsabilité et votre rôle depuis qu’on vous a installé au cœur de ce projet au mois d’avril 2024.
Donc, le temps joue contre vous. 29 mois nous séparent de 2029. Après deux années d’inconséquences, d’errements, d’égarements et de tâtonnements sur le projet qui n’est qu’un slogan.
Et je l’avais encore dit ici, à la DPG, de votre prédécesseur. Sénégal souverain, Sénégal juste, Sénégal prospère, ce n’est qu’un slogan et vous venez de le démontrer. Alors ces deux années, vous en êtes comptable même si vous n’êtes là que pour trois mois.
Deux années de yo-yo, trois mois encore d’autres yo-yo, comme disent les Haalpulaars. Il ne faut pas que Diomaye et Sonko s’épargnent.
Et je disais que Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye. (…) Donc deux années, Monsieur le Premier ministre, 27 mois pour ce qui vous concerne et nous en sommes là.
Monsieur le Premier ministre, le résultat n’est pas reluisant et nous n’avons aucun espoir que d’ici le temps qui nous sépare [de] 2029 que vous puissiez redresser ce pays malgré la bonne volonté dont moi personnellement je vous crédite. »
Sortie de la bouche du président du groupe parlementaire de la majorité, Mohamed Ayib Salim Daffé, l’aveu de la grande débâcle du souverainisme nouveau se passe de commentaires :
« Monsieur le Premier ministre, on a écouté les réponses, c’est vrai que vous ne pouvez pas répondre à toutes les questions mais on est restés sur notre fin par rapport à beaucoup de sujets.
Sur la question du cap, comme on l’a dit, ce qu’on veut, c’est changer de cap. Puisque, il y a des choses que sur la question de la dette, on avait demandé d’établir les responsabilités. D’abord, la vérité sur la dette.
Je pense que tout le monde en convient maintenant. Ce n’est plus un débat. La dette cachée est devenue une évidence.
Maintenant, il s’agit quand même de situer les responsabilités. Responsabilité administrative, responsabilité judiciaire, c’est très lent, ça tarde. Et, ce qu’on veut [en] plus, c’est que les principaux responsables qui, actuellement, ont une sorte de connivence avec ces responsables qui ont la dette cachée.
Le principal, c’est le président Macky Sall. Récemment, vous l’avez reçu. (…)
Ce qui veut dire que vous avez déjà questionné ce qu’il a fait. Donc, je pense que vous devez, en tout cas, prendre des mesures pour pouvoir poursuivre ou pour pouvoir situer clairement les responsabilités. Vous n’êtes pas dans cette logique-là.
Donc, ce qui est, quand même, dommage. Un autre changement de cap, vous avez dit que vous alliez vers la restructuration. Je pense que c’était un des engagements du président de la République, un engagement du ministre des Finances, parce que vous me regardez, c’est lors du débat d’orientation budgétaire le 30 juin, fin juin.
Qu’est-ce qui a changé depuis le 30 juin jusqu’à maintenant, vous nous dites qu’on va restaurer la viabilité de la dette alors qu’on nous disait que la dette était viable. Et vous, vous avez même dit, M. le Premier ministre, qu’on sortait de là, ce qui veut dire que vous allez accuser le ministre des Finances de faire du “soul-bouki-soul-bouki” (faire rouler la dette). C’est ce qu’il a dit.
Donc, ce qu’on doit faire, c’est du “soul-bouki-soul-bouki”. Pour moi, ça contredit complètement le ministre des Finances parce que le ministre des Finances me donne souvenir que la dette est soutenable et qu’on n’allait pas aller vers la restructuration. »
Le siège de notre salut
L’issue désastreuse de 27 mois de souverainisme puéril – deux discours de politique générale en deux ans seulement – n’aurait jamais dû être celle sur laquelle l’opposition et le pouvoir s’accordent aujourd’hui. La faute au souverainisme ? Pas à celui des grands commis Mahammed Boun Abdallah Dionne et Ahmadou AlAhminou Mouhamed Lô qui tire sa rationalité de l’économie politique dont ils sont tous les deux des orfèvres engagés en politique. L’un et l’autre ne perdent pas de vue la notion juridique fondamentale – la souveraineté de l’État – sur laquelle s’appuie le souverainisme en tant que doctrine politique. Et le débat ne s’arrête pas quand le pluriel l’emporte sur le singulier pour passer de la souveraineté de l’État à la souveraineté des États dont 193 sont membres de l’Assemblée générale des Nations unies. Notre opinion, constitutive de notre identité en la matière, est contiguë à celle de la grande juriste et politologue française Monique Chemillier-Gendreau qui émet trois réserves suivies d’une proposition concrète. Pour elle, « la souveraineté [est] une notion imprécise par la multiplication et l’indétermination de ses définitions, le flou entretenu sur son titulaire et l’inexistence de ses fondements, un concept altéré qui ne fait plus sens et qui garde encore la possibilité d’entraver les progrès d’un droit adapté à une société mondialisée ». Selon elle enfin, c’est « vers une démocratie mondiale renouvelée sans l’obstacle de la souveraineté » qu’il faut s’orienter.
D’ici là, c’est dans le travail et dans le goût prononcé du travail bien fait que siège le salut de 20 millions de Sénégalais. Mais qui pour les faire travailler tous ensemble ? Et comment ?




