Le populisme est fonctionnellement une secte avec une liturgie laïque

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CONTRIBUTION
Le populisme est fonctionnellement une secte avec une liturgie laïque

Là où Obama disait, quand il a choisi Biden comme colistier, qu’il souhaite avoir un vice-président qui serait capable de mettre en péril ses idées, on a un Trump qui s’entoure de personnes qui pensent exactement comme lui ! Naviguant entre bulles épistémiques et chambres d’écho, les membres de cette administration sont incapables de comprendre la complexité et la diversité du monde. L’action des chambres d’écho sur la réflexion est connue de tous : à force d’inonder l’espace public ou le groupe (notamment dans les Rs) d’informations, d’idées et de sentiments renforcés par leur répétition, on crée des adeptes et en appâte d’autres (ceux qui sont à la recherche d’une identité ou d’un narcissisme collectif). Le marqueur identitaire le plus indéniable d’un narcissisme collectif, est que les membres du groupe ont l’illusion de constituer une communauté exceptionnelle et d’être, pour cette raison, victimes d’injustice (en réalité, c’est la sublimation d’une faible estime de soi).
Cette ferveur religieuse dont font montre les membres du cabinet Trump n’est, en réalité, qu’une instrumentalisation : il n’y a pas meilleure illustration d’une chambre à écho que la religion. En effet, la religion se fonde sur le credo et est, pour cette raison, un cocktail d’idées, d’informations, de croyances dont la fonction secrète est de renforcer ses vérités, ses dogmes. La répétition des mêmes formules et pratiques est comparable à ce qu’on appelle en religion «la liturgie». La politique chez les populistes est effectivement une liturgie laïque : c’est ce qui fait que dans les partis populistes, comme celui qui gouverne le Sénégal, la créativité, l’authenticité et la liberté sont quasi nulles. Toute une communauté répète les mêmes formules, les mêmes biais de confirmation, ce qui dispense de l’exigence citoyenne qu’est la pensée critique.
Freud a dit que la religion est une névrose obsessionnelle universelle, mais je m’autorise à parodier ce concept pour décrire les comportements et pensées des partis populistes : de véritables rituels de non-sens comme ceux qui sont nés du remords consécutif au meurtre du père (cf. l’allégorie de la horde primitive dans Totem et Tabou). Le discours politique de Trump et de ses apôtres a été unanimement décrié comme pauvre, stéréotypé, agressif et dénué de logique. On dirait un délire obsessionnel, tellement le discours est compulsif, répétitif et angoissant. C’est extrêmement rare de voir une association politique aller puiser, avec autant d’énergie, dans les écritures saintes des mots et références pour illustrer son action politique, surtout dans les relations internationales. Mais nous savons au fond que ce discours est un appât, qu’il est destiné à pêcher ou à maintenir des voix dans l’escarcelle des Maga. En flattant le sentiment religieux, on fait accepter aux gens l’absurde et le contre-sens : qu’y a-t-il de plus absurde que de sacrifier des humains à un dieu réputé être bienveillant ?
Les hommes ne se dé­pouillent pas seulement de leurs biens au profit de leur croyance, ils se dépouillent également de leur esprit critique et même de leur personnalité pour leur religion. Christian Salmon, dans ce passage éloquent de La tyrannie des bouffons, nous donne un code de décryptage des comportements quasi religieux des partisans du populisme à travers l’analyse de deux figures : Bolsonaro et Trump.
«Bolsonaro n’a que faire de la vérité historique, comme il l’a prouvé lors d’une visite officielle en Israël où il a heurté jusqu’à ses hôtes en affirmant que «le nazisme était une idéologie de Gauche». La plus grande économie d’Amé­rique latine est désormais gouvernée par les clameurs de haine des «croyants» du bolsonarisme. Une religion profane soumise non plus seulement aux règles des agences de notation et à leur trois «A», mais aux exigences des trois «B» : les lobbies du bœuf, les partisans du port d’armes (les balles) et les religieux pentecôtistes (la Bible). Cette religion n’a pas de credo, c’est le discrédit qui en tient lieu, un discrédit qui frappe toute la classe politique, accusée de corruption. Les croyants du bolsonarisme n’attendent pas de lui la vérité, mais la sincérité. Une sincérité qui ne souffre aucun tabou moral ou politique. Aucun interdit». La tyrannie des bouffons, 2. Bolsonaro, le mythe 2.0
Il y a chez le populiste une volonté de violer non pas seulement les consciences, mais la réalité elle-même : c’est la falsification de l’histoire. Le chef populiste est un dieu, mais il ne crée pas, ses partisans se chargent de dépraver la réalité pour qu’elle obéisse à ses lubies. Le dénominateur commun des populistes, c’est cette tendance à la permissivité : ils sont au-dessus du bien et du mal. Un peu avant le passage cité, Christian Salmon expli­que cette énigme en s’interrogeant justement en ces termes : comment incarner un pouvoir politique basé sur le discrédit, sinon en mettant en scène un pouvoir sans limite, débridé, qui déborde les attributs et les rituels ? Parlant de Trump, Salmon met en exergue la stratégie de la mythification : la figure du héros (le livre porte sur le premier mandat, mais les incidents qui ont émaillé sa campagne pour ce mandat en cours vont dans le sens de la construction d’un mythe) est omniprésente dans le discours et les références religieuses de Trump et de ses partisans.
«La spirale du discrédit qui gagne les démocraties, ouvre la voie à la puissance dévoratrice du mythe. Car le mythe n’est pas un récit, c’est l’appel à un rassemblement collectif, une puissance de convocation d’un peuple, un rêve collectif autour duquel se regroupent les peuples sans récit. Dans la formation d’un mythe collectif, il y a la réapparition spectrale de quelque chose qui a disparu. Le mythe ne cache rien : il ressuscite. «Le rêve américain est mort, clamait Donald Trump pendant sa campagne. Si je suis élu, je vais le ressusciter.» Avec le mythe, c’est la puissance d’une identité perdue qui revient. Un Royaume-Uni souverain avec le Brexit. Une Amérique plus grande avec Trump.» (ibid)
Au regard de ce qui précède et à la lumière de l’actualité, il n’est pas exagéré de penser que la société qui a produit Trump et celle qui a produit Hitler ne sont pas fondamentalement différentes. Une société composée de fous est radicalement impossible, mais une société qui fabrique une quantité considérable de fous est parfaitement possible. Plus une société crée des richesses et, par ricochet, des inégalités, davantage elle secrète de l’entropie. Les populistes sont comme les éboueurs de la conscience morale de l’humanité : les déchets sociaux sont recyclés en problèmes politiques, mais jamais des solutions ne sont proposées.
Le cas de Sonko au Sénégal est encore plus énigmatique, au point de pousser certains à postuler l’idée du surnaturel ou de mystique pour expliquer la façon dont des «savants» ont été noyés dans l’ouragan Pastef. On se demande toujours comment de grands intellectuels peuvent-ils adhérer aux absurdités quasi quotidiennement proférées par le leader de Pastef, mais cette question devient triviale et impertinente si l’on tient au nombre d’exemples allant dans ce sens dans l’histoire de l’humanité. Les intellectuels ne sont pas des êtres décharnés, évoluant dans un univers à part, ils ont un ancrage social et des intérêts politico-économiques comme n’importe quel citoyen. L’esprit critique n’immunise personne contre le populisme.
Beaucoup de ces intellectuels qui miment le silence et la neutralité politique qu’ils ont refusée à l’époque sont tétanisés par la conscience d’avoir béni un monstre. Ils savaient au fond d’eux-mêmes que le monsieur n’est guère véridique. Mais comme on dit, croire était pour eux plus doux que voir. Ils ont décidé de croire contre l’évidence, contre leur esprit critique, contre le bon sens et contre la réalité. Ils savent que le monsieur ne vaut pas plus que son verbiage, mais ils s’accrochent encore au mensonge salvateur pour ne pas «mourir de la vérité».
Le succès des populistes réside dans le fait qu’il y a toujours dans la société, des gens qui sont à la recherche d’une identité. Les chefs populistes comme Trump et Sonko sont des machines à créer des identités illusoires. Quand on regarde un film américain, on est frappé par une sorte de narcissisme collectif qui fait de l’Américain le centre, et le reste du monde la périphérie qui en veut toujours à l’Amérique. L’autre est caricaturé jusque dans l’accent : il parle l’anglais comme un «étrange étranger», il porte le fardeau d’être «l’Autre», c’est-à-dire celui qui concentre tout ce que les Américains doivent ressentir comme mal et qui fédère leurs différence en une unité salvatrice. C’est exactement cela le modus operandi de Sonko : le système, les voleurs, les impérialistes. C’est trivial, facile à retenir, et d’autant plus efficace pour fédérer autour de la haine et du désir de prendre sa revanche.
Imaginons un homme qui n’a jamais réussi à conquérir une seule femme et qui se voit être ardemment convoité par une demoiselle aux apparences d’une déesse. Poussé par la passion de rattraper le temps perdu, notre bonhomme saute aveuglément dans le navire de cette aventure sans arrière-pensée. Pensez-vous qu’il serait aisé de réveiller cet homme d’un sommeil paré de si beaux rêves ? Quand bien même il se rendrait compte de son erreur, notre cavaleur persisterait à présenter sa fausse nymphe comme une véritable déesse. On aura beau lui montrer le vrai visage réel de sa «déesse» après l’avoir démaquillée, notre Don Juan nous en voudrait davantage !
Il faut parfois laisser les aventuriers s’instruire de leur propre mésaventure pour prendre conscience de leur folie. Le défi n’est pas de croiser le fer avec les fanatiques, ils ont chacun une vie et une voix intérieure qui leur parleront de façon permanente. L’enjeu est de parler à ceux qui ont le courage de discuter sans prétention ni insolence. En­seignants, paysans, commerçants, ambulants : qui d’entre eux osent dire qu’il ne voit guère l’incompétence du Pm ?
Trump, Bolsonaro, Sonko, et tous les autres, sont des phénomènes politiques intelligibles. Ils n’ont rien d’extraordinaire, leur figure est aussi vieille que les sociétés humaines qui les fabriquent par incapacité à résoudre le problème de leurs limites et incohérences. Bolsonaro est en prison, Trump et Sonko sont au pouvoir, mais ils ont comme dénominateur commun le fait de trainer des affaires judiciaires très graves. Pendant que leurs partisans arguent que c’est à cause de leur exemplarité qu’ils ont ces ennuis judiciaires, le bon sens et les faits restent éloquents : ils sont loin d’être blancs comme neige.
Alassane K. KITANE