Le refus de restructurer aura duré vingt-neuf mois Par Chérif Salif Sy

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CONTRIBUTION
Le refus de restructurer aura duré vingt-neuf mois Par Chérif Salif Sy

Le Fonds monétaire international a débloqué 2,2 milliards de dollars sur trois ans, à la condition que le Sénégal renégocie sa dette. Le gouvernement s’y était refusé depuis son arrivée au pouvoir.

Le Fonds monétaire international a débloqué 2,2 milliards de dollars sur trois ans, à la condition que le Sénégal renégocie sa dette. Le gouvernement s’y était refusé depuis son arrivée au pouvoir.

Le 1er septembre 2026, le Fonds monétaire international et les autorités sénégalaises se sont entendus sur les grandes lignes d’un futur programme, et le communiqué qui l’annonce énumère aussitôt ce qui empêche cet accord de produire le moindre versement. Il faut d’abord que Dakar prenne des mesures correctrices dans le dossier des chiffres inexacts transmis au Fonds. Il faut ensuite que le conseil d’administration accorde une dérogation sur ce même dossier. Il faut enfin que les partenaires financiers du pays confirment leur participation. Le blocage de ces deux dernières années ne venait donc pas d’un manque de calculs. Il venait d’une procédure inachevée, et elle n’est toujours pas achevée. 

CE QUI A ÉTÉ REPROCHÉ AU SÉNÉGAL

Un rappel s’impose pour qui n’a pas suivi le dossier. Les pays membres du Fonds s’engagent à lui communiquer des données exactes sur leurs finances publiques. Le Sénégal a transmis pendant plusieurs années des chiffres qui sous-estimaient sa dette. Le Fonds nomme cela une communication d’informations erronées, et la sanction prévue est le remboursement anticipé des sommes déjà prêtées. C’est pour éviter ce remboursement que les autorités doivent obtenir une dérogation, laquelle ne s’accorde qu’après un vote du conseil d’administration. Le programme suspendu en 2024 portait sur 1,8 milliard de dollars. Le nouveau porterait sur environ 2,2 milliards répartis sur trois ans, soit près de cinq fois la quote-part du pays, qui est la référence servant à plafonner ce qu’un État peut emprunter au Fonds. Ce montant impressionne, et il faut le rapporter à ce que l’État doit trouver chaque année. Les 2,2 milliards de dollars représentent environ 1 245 milliards de francs CFA sur trois ans, soit un peu plus de 400 milliards par an. Le professeur Amath Ndiaye situe le besoin de financement de l’État audelà de 6 000 milliards pour la seule année 2026. Le programme couvrirait donc moins d’un dixième de ce que le Trésor doit lever en douze mois. Ce que Dakar est venu chercher au Fonds n’est pas de l’argent, c’est une signature qui en débloque ailleurs, auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et des créanciers privés.

 TROIS AUDITS, ET UNE CONFUSION À DISSIPER

 On a beaucoup écrit que le Sénégal n’avait jamais fourni de méthode. C’est inexact, et trois travaux successifs le montrent. L’Inspection générale des finances a d’abord porté le taux d’endettement de 65,9 % à 76,3 % du produit intérieur brut après le changement de régime d’avril 2024. La Cour des comptes a ensuite établi, en février 2025, un encours supérieur à 99 % et un déficit budgétaire au-delà de 12 %. Le cabinet Forvis Mazars, mandaté en accord avec le Fonds, a enfin arrêté la dette de l’administration centrale à 111 % du produit intérieur brut fin 2023 et à 118,8 % fin 2024. Reste à comprendre pourquoi ces trois chiffres diffèrent autant, et la réponse tient en un mot, le périmètre. Aucun de ces travaux n’a découvert de sommes nouvelles à chaque étape. Chacun a compté un ensemble plus large que le précédent. Le premier s’en tenait à l’État au sens strict. Les suivants ont intégré les emprunts contractés par des sociétés nationales et des agences publiques sans passer par le budget, dont la part était estimée autour de 7,4 % du produit intérieur brut à fin 2023, puis des engagements qui ne deviennent exigibles que si un événement survient, une garantie qui joue par exemple. Les périmètres les plus larges avancés depuis dépassent 130 %. Chaque audit a dit lequel il retenait, et c’est parce qu’ils l’ont dit que leurs résultats se comparent. Une distinction commande alors tout le reste, et elle a été peu faite. Un audit établit un montant à une date donnée. Une méthodologie sert à autre chose, elle permet au conseil d’administration du Fonds de classer la faute selon sa propre grille, ce qui relève de la procédure et non de la comptabilité. Les audits ont été livrés. Le classement, lui, appartient au Conseil, et le communiqué du 1er septembre indique qu’il n’est pas acquis, puisque des actions supplémentaires y sont jugées essentielles. 

UNE DETTE NON DÉCLARÉE RESTE UNE DETTE

Le créancier n’attend pas le statisticien. Les banques qui ont prêté détiennent des contrats et des échéanciers, que ces créances figurent ou non dans les tableaux officiels. Dire que la dette cachée n’existe qu’une fois définie par une méthode revient à confondre le registre et la chose enregistrée. Ce que la méthode change n’est pas la réalité de l’engagement. Elle change la place de cette dette dans les ratios du pays et son traitement lors d’une renégociation. La nuance paraît d’école. Elle commande la façon dont un pays négocie, et le Sénégal va négocier. 

LE MOT QUE LE COMMUNIQUÉ NE PRONONCE PAS

 Le texte du Fonds parle à plusieurs reprises de rétablir la viabilité de la dette, sans jamais publier le calcul qui la mesure. La phrase décisive se trouve ailleurs, presque en passant. Les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de leur dette. Or, demander un traitement de sa dette, c’est reconnaître qu’on ne peut plus la rembourser aux conditions actuelles. Le verdict est donc rendu sans avoir été écrit. Le ministère des Finances a précisé le même jour ce que le Fonds laissait implicite, à savoir le recours au cadre commun du G20. Ce dispositif, créé en 2020, organise la renégociation de la dette des pays en difficulté en réunissant leurs créanciers autour de la table. Le gouvernement issu de mars 2024 avait fait du refus de cette voie un marqueur politique. Il l’emprunte au moment où il obtient le financement. L’agence Moody’s avait abaissé la note du pays de Caa1 à Caa2 quelques jours plus tôt, dans la zone où une agence signale un risque de non-remboursement très élevé, ce qui signifie que les marchés avaient anticipé la restructuration avant que Dakar ne l’annonce. 

LA DETTE QUE DAKAR NE VEUT PAS RENÉGOCIER 

Les autorités ont indiqué que la négociation portera sur la seule dette extérieure, celle libellée en francs CFA en étant exclue. La décision se défend. Pendant la suspension du programme, le marché régional de l’Union monétaire ouest-africaine a été la seule source de financement restée ouverte au Sénégal, à un coût qui est passé de 6,89 % à 8,47 % sur les émissions de fin 2025. Ces titres sont détenus par les banques de la sous-région. Y toucher ferait passer la crise de l’État aux banques, et priverait le Trésor du seul guichet qui lui soit resté fidèle. La protection accordée au marché régional a un prix, et ce prix est supporté par les autres créanciers. Plus la part de dette mise hors du champ est large, plus l’effort demandé aux créanciers restants doit être profond pour obtenir le même soulagement. Or la règle centrale du cadre commun veut qu’aucun créancier ne soit mieux traité qu’un autre. Les porteurs privés s’en saisiront. 

La négociation des prochains mois se jouera là, sur ce que le comité des créanciers acceptera de considérer comme négociable, et c’est le point dont on parle le moins. Exclure ces titres de la décote ne dispense pourtant pas leurs détenteurs de tout effort, et c’est la nuance que le débat public a manquée. Les bons et obligations du Trésor logés dans les banques de la région peuvent faire l’objet d’un allongement des échéances ou d’un échange contre de nouveaux titres, opérations qui étalent la charge sans amputer le capital dû. Les créanciers extérieurs pourraient l’exiger au nom du partage de l’effort. Ils poseront la même question pour les obligations internationales, les prêts des banques étrangères et les financements adossés à des montages qui n’entrent dans aucune des catégories prévues par le cadre commun. Une particularité sénégalaise complique encore la partie, et on la présente d’ordinaire comme un atout. Le pays entre dans ce cadre sans avoir cessé de payer, alors que le Tchad, la Zambie et le Ghana y sont entrés en défaut ou au bord du défaut. Un débiteur qui paie encore a moins de moyens de pression qu’un débiteur qui a suspendu ses paiements, et les créanciers du Sénégal sont plus dispersés que dans ces trois précédents. Ces dossiers ont demandé entre deux et trois ans. Le soulagement attendu sur le service de la dette n’est donc pas pour 2026. 

LE CHIFFRE QUE PERSONNE NE COMMENTE

 Le communiqué donne 6,7 % de croissance pour 2025, et 2,2 % si l’on retire le pétrole. L’écart de quatre points et demi-mesure ce que la première année pleine de production pétrolière a ajouté au produit national. Le pétrole grossit donc le total sans entraîner le reste. La production nationale, celle qui emploie, avance à 2,2 %. Le rebond du premier trimestre 2026, 4,7 % hors pétrole, tient à la consommation des ménages, et une reprise portée par la consommation ne change pas la part des Sénégalais que l’appareil productif fait effectivement travailler. Aucun des trois audits n’avait mandat d’examiner cette question, et le programme qui s’ouvre ne la traite pas davantage. La restructuration allégera le service de la dette. Elle ne dira pas ce que l’argent emprunté a produit. Un pays peut sortir d’une crise d’endettement avec ses ratios rétablis et le même appareil productif qu’à l’entrée, et c’est cette sortie-là qui se prépare quand on discute du périmètre sans discuter de la contrepartie.