Air Sénégal veut tourner la page des turbulences. À l’occasion de l’édition 2026 du « Ndogou de la presse », organisée à Dakar, la compagnie nationale a exposé devant les médias l’état de sa situation financière, les premières mesures de redressement engagées depuis 2024, ainsi que ses perspectives de développement à moyen terme. En conclusion, ses dirigeants ont souligné que les décisions structurantes nécessaires au redressement de la compagnie ont déjà été prises. Le principal défi reste désormais leur mise en oeuvre effective, rapporte le soleil .
Air Sénégal en zone de turbulences. L’expression n’a rien d’un simple jeu de mots : elle traduit une réalité vécue aussi bien par ses dirigeants que par ses clients. D’ailleurs, la survie de la compagnie s’est invitée à la table du Conseil des ministres du 11 février dernier. Ce jour-là, le Premier ministre, après avoir rappelé l’importance du pavillon national pour l’image du Sénégal, sa connectivité stratégique, son attractivité touristique et économique, le lien vital avec la diaspora ainsi que la confiance des partenaires, a évoqué les difficultés auxquelles la compagnie est confrontée.
Dans la foulée, il a accordé un délai de trente jours au ministre des Transports terrestre et aérien pour matérialiser les mesures phares issues du Conseil interministériel du 3 avril 2025 consacré au secteur. Il s’agissait notamment de veiller à la finalisation et à la mise en oeuvre accélérée du plan de redressement opérationnel complet, au lancement effectif de l’opération de refinancement, à la présentation d’une proposition détaillée de recapitalisation définitive et à la réalisation de l’audit de rationalisation, assortie de l’adoption d’un plan correctif.
Le Premier ministre avait également demandé au ministre des Finances de travailler à la mobilisation urgente des ressources nécessaires à Air Sénégal afin de permettre l’apurement, par un redéploiement budgétaire exceptionnel et justifié, des engagements exigibles et incontournables envers des fournisseurs essentiels à son fonctionnement, dans le but de garantir la continuité du service public aérien.
Le poids de la dette
Ce délai de trente jours est dépassé. Une réunion interministérielle est annoncée pour le lundi 16 mars afin d’examiner l’état d’avancement des décisions arrêtées le 3 avril 2025 et rappelées le 11 février 2026. Mais, d’ores et déjà, on peut penser que les choses n’ont pas véritablement évolué dans le sens souhaité par le chef du gouvernement. Du moins, si l’on s’en tient à la situation décrite jeudi dernier par le top management de la compagnie lors d’un repas de rupture du jeûne avec la presse. À cette occasion, les responsables ont présenté l’état de la situation financière de l’entreprise, les premières mesures de redressement engagées depuis 2024 ainsi que les perspectives de développement à moyen terme.
Farba Diouf, directeur général adjoint, a rappelé que lorsque la nouvelle direction générale a pris les rênes d’Air Sénégal en août 2024, la situation de la compagnie était particulièrement préoccupante. «L’entreprise cumulait alors 118 milliards de FCfa de dettes, dont 52 milliards dus à des partenaires privés et 66 milliards à des structures publiques. À ces difficultés s’ajoutaient 139 milliards de FCfa de pertes enregistrées sur les exercices 2022 et 2023 », a-t-il souligné. Non sans déclarer qu’au regard des textes de l’Ohada, la compagnie aurait dû être fermée.
Sur le plan opérationnel, la flotte est elle aussi fortement affectée. À peine la moitié des avions initialement disponibles étaient alors en mesure d’assurer les opérations, faisant planer le risque d’une rupture d’exploitation à court terme. « Plusieurs avions de la flotte étaient immobilisés. Un Airbus A330-200 était cloué au sol, tandis que deux Airbus A321 – sur les quatre appareils de la famille A320 que compte la compagnie – étaient également indisponibles. Un Atr était aussi immobilisé dans un atelier de maintenance à Nouakchott », a-t-il listé. Selon lui, cette situation s’explique notamment par des difficultés de paiement envers certains prestataires chargés d’assurer l’obtention ou la remise en service des appareils. « Ce n’est qu’en octobre 2025 que certaines activités ont commencé à reprendre progressivement, ajoute M. Diouf.
Dans ce contexte, de nombreux observateurs ont douté de la capacité de la compagnie à survivre. Certains experts du secteur sont même allés jusqu’à affirmer qu’Air Sénégal ne tiendrait pas plus de trois mois avant de déposer le bilan. Mais l’État a choisi de maintenir la compagnie nationale en vie. Pour les autorités, la présence d’un pavillon aérien national relève d’un enjeu de souveraineté stratégique. C’est dans cet esprit que s’est tenu le Conseil interministériel du 3 avril 2025 consacré à la situation d’Air Sénégal.
Le plan de relance prévoit notamment l’apurement des dettes d’exploitation, la mobilisation d’un fonds de roulement, la reconstitution des fonds propres ainsi que la création de filiales spécialisées, dont Air Sénégal Express. « Ces mesures visent à restructurer en profondeur le modèle économique de la compagnie et à diversifier le groupe. En effet, le transport de passagers à lui seul ne suffit pas à garantir la rentabilité d’une compagnie aérienne. Pour assurer sa viabilité, Air Sénégal souhaite évoluer vers un groupe aérien diversifié, capable de développer plusieurs activités complémentaires dans le secteur de l’aviation. L’idée est de créer différentes sociétés spécialisées pouvant contribuer à la performance globale de la compagnie et à la structuration de l’offre aérienne nationale », explique le directeur général adjoint.
Des premiers signaux encourageants
Il fait remarquer que dès sa prise de fonction, le directeur général Tidiane Ndiaye a mis en oeuvre plusieurs mesures destinées à réduire les pertes. Ces actions commencent à produire certains résultats, selon M. Diouf. Ainsi, entre 2024 et 2025, le déficit de la compagnie a été réduit de 24 %, tandis que les charges d’exploitation ont diminué de 11,5 %. Une partie de ces économies provient notamment de la fermeture de sept lignes jugées déficitaires, permettant d’économiser près de 3,4 milliards de FCfa par mois. La compagnie perdait auparavant environ 6,7 milliards de FCfa mensuels. Parallèlement, la stratégie de desserte a été réorganisée afin d’optimiser les flux de passagers. Certaines liaisons directes ont été remplacées par des routes triangulaires ou combinées, telles que Dakar-Bamako-Abidjan et Dakar-Conakry-Bamako. «Cette approche permet de capter davantage de passagers et d’améliorer le taux de remplissage des avions », précise-t-il.
Ces performances restent toutefois à relativiser. La compagnie continue d’opérer dans des conditions difficiles, notamment en raison d’une flotte fortement réduite. Elle a également été confrontée à plusieurs différends avec certains partenaires, notamment les sociétés de leasing Carlyle et Doric, qui ont affecté la disponibilité de certains appareils au cours du premier semestre 2025.
Une dette toujours lourde
Sur le plan financier, la situation demeure toutefois fragile. Grâce aux revenus générés par ses activités, la compagnie a commencé à rembourser une partie de sa dette privée, qui est passée de 52 milliards à 37 milliards de FCfa. En revanche, la dette envers les structures publiques a augmenté pour atteindre 94 milliards de FCfa, contre 66 milliards en 2024.
Pour réduire cette charge, Air Sénégal a proposé à l’État un mécanisme de compensation des dettes croisées entre entités publiques, qui permettrait, par un jeu d’écritures comptables, d’effacer près de 71 milliards de FCfa. Cependant, plusieurs décisions annoncées lors du Conseil interministériel tardent encore à produire leurs effets, regrette Farba Diouf. «L’absence d’apurement complet de la dette complique la relation avec certains partenaires. En effet, lorsqu’une dette ancienne n’est pas réglée, les nouveaux paiements peuvent être imputés sur les dettes passées, ce qui empêche la compagnie de repartir sur une base saine. Dans ces conditions, la dette continue mécaniquement d’augmenter», explique-t-il.
En conclusion, les dirigeants d’Air Sénégal ont souligné que les décisions structurantes nécessaires au redressement de la compagnie ont déjà été prises. Le principal défi reste désormais leur mise en oeuvre effective. « La compagnie dispose de l’expertise et des compétences nécessaires pour assurer son développement. Mais sans les mesures d’accompagnement prévues, certaines performances resteront difficiles à atteindre », indique Farba Diouf.




