Document d’orientation budgétaire : le récit d’un échec annoncé

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ECONOMIE
Document d’orientation budgétaire : le récit d’un échec annoncé

Il y a un chiffre, dans les 22 pages du rapport introductif sur les auditions ministérielles préparatoires au Débat d’Orientation budgétaire, qui devrait à lui seul dominer les échanges entre députés et ministres dans les jours qui viennent. Il apparaît trois fois, presque en boucle, toujours formulé avec la même prudence clinique : 0,3 %.

C’est la part des crédits d’investissement que l’Etat sénégalais a réellement dépensée, de sa propre initiative, au cours des trois premiers mois de l’exercice 2026. Sur 1 000 francs CFA votés par les députés pour construire des écoles, équiper des hôpitaux ou réhabiliter des routes, l’administration en a dépensé trois. Trois francs sur mille.

Le rapport lu devant le Parlement, les ministres de l’Économie, du Budget et de la Communication, ne s’attarde pourtant pas longtemps sur ce chiffre. Il le mentionne, le reformule, l’entoure de formules d’usage : « cette situation appelle une vigilance particulière », puis passe à autre chose. C’est toute l’ambiguïté de cet exercice inédit : un document qui dit beaucoup de choses vraies, mais qui semble structurellement incapable d’en tirer les conséquences qui s’imposent.

Il faut d’abord reconnaître ce que ce rapport a d’inédit. Pour la première fois, l’Assemblée nationale sénégalaise a auditionné, de manière coordonnée, les vingt-cinq ministères du gouvernement pour établir un bilan croisé de l’exécution budgétaire, quatre mois seulement après le début de l’exercice. C’est un progrès réel dans le contrôle parlementaire, un pays où l’examen budgétaire se limitait trop souvent à un rituel de fin d’année.

Mais la forme du rapport trahit ses limites. Chaque constat sévère y est systématiquement suivi d’un adoucissement rhétorique. Le lecteur croise, au fil des pages, une bonne douzaine de variations autour de la même formule : « appelle une vigilance particulière » ; « appelle une attention particulièrement » ; « appelle une lecture plus exigeante ».

Ce langage feutré, propre à l’exercice diplomatique d’un rapport lu devant les ministres concernés, finit par produire un effet d’anesthésie. On referme le document avec le sentiment d’un satisfecit poli, alors que le contenu lu, ligne par ligne, décrit une défaillance quasi généralisée de la capacité de l’Etat à transformer ses budgets en résultats concrets

L’aveuglement volontaire

Avant même d’aborder les secteurs, le rapport livre, presque en passant, une information qui aurait dû figurer en première page : toute l’analyse initiale des auditions s’est appuyée sur une prévision de croissance de 5 % pour 2026. Sauf que cette prévision a depuis été jugée intenable et ramenée à 3,2 % dans le nouveau Document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle (DPBEP 2027-2029).

Une révision d’un tiers de la croissance attendue, ce n’est pas un ajustement technique mineur (c’est l’aveu que la trajectoire budgétaire sur laquelle repose la totalité de la programmation triennale de l’Etat était, dès le départ, construite sur des bases irréalistes). Le rapport le mentionne en une phrase, appelle à une « mise en cohérence », et poursuit comme si de rien n’était. Aucune remise en question n’est formulée sur la fiabilité des prévisions gouvernementales successives, ni sur les conséquences que cette révision devrait avoir sur l’objectif, présenté par ailleurs comme intangible, de ramener le déficit à 3 % du PIB d’ici à 2029.

Un déficit « maîtrisé »… par rapport à quoi ?

Le rapport se félicite que le déficit 2025, à 6,44 % du PIB, soit resté inférieur à la cible de 7,82 % fixée par la loi de finances rectificative. Présenté ainsi, cela ressemble à une performance. Mais il faut lire la phrase deux fois pour comprendre ce qu’elle dit vraiment : cette cible de 7,82 % n’est pas celle de la loi de finances initiale, mais celle d’une cible déjà révisée à la hausse en cours d’année. Autrement dit, le gouvernement a d’abord dérapé par rapport à son objectif initial, puis a redéfini un objectif plus généreux, et communique désormais sur le fait d’être resté sous ce second seuil. C’est une technique classique de gestion de la communication budgétaire, qui permet de transformer un dépassement en réussite relative.

Le pari risqué du financement extérieur

Le passage le plus révélateur du rapport, sans doute, concerne le financement de l’investissement public pour les trois prochaines années. Le DPBEP prévoit que 51,8 % de l’ensemble de l’investissement public 2027-2029 (plus de 4 000 milliards de francs CFA) proviendra de ressources extérieures : dons, prêts-projets, partenaires techniques et financiers.

Or, dans la section précédente du même rapport, les auteurs documentent que ces mêmes ressources extérieures n’ont été mobilisées, au premier trimestre 2026, qu’à hauteur de 8,9 % pour les dons en capital (les dons budgétaires, eux, sont restés nuls) et 10,2 % pour les prêts-projets. Il y a, entre ces deux chiffres, un gouffre que le rapport constate sans jamais le nommer comme tel. Une programmation qui fait reposer plus de la moitié de son ambition d’investissement sur une source de financement qui, historiquement, n’atteint pas un dixième de ses objectifs trimestriels n’est pas une programmation prudente : C’est un pari.

La dette, sujet tabou du rapport

Un chiffre traverse le document presque incognito, glissé en fin de section sans commentaire : l’encours provisoire de la dette de l’administration centrale s’élevait, fin 2025, à 25 198,48 milliards de francs CFA. Le besoin de financement de l’Etat pour la seule période 2027-2029 est estimé à près de 19 690 milliards de francs CFA.

Ces chiffres colossaux méritaient, dans un rapport qui se veut un exercice de contrôle parlementaire, une mise en perspective : quel est le ratio dette/PIB réel du pays ? Où se situe-t-il par rapport aux seuils de convergence de l’UEMOA ? Quelle est la soutenabilité de cette trajectoire à moyen terme ? Rien de tout cela n’apparaît. Le silence est d’autant plus frappant que le Sénégal sort d’un épisode où la fiabilité de ses chiffres de dette a été publiquement mise en doute. Un rapport qui ambitionne de renforcer le contrôle parlementaire ne peut pas se contenter d’évoquer l’encours de la dette en une phrase, sans discussion de sa trajectoire ni de ses risques.

Des recommandations qui demandent… plus de rapports

Les Commissions permanentes formulent, au terme de leurs travaux, neuf recommandations. Il faut les lire attentivement pour saisir leur nature réelle : elles demandent, presque systématiquement, davantage de transmission de données, de matrices de suivi, de tableaux de bord trimestriels et de points semestriels.

Aucune ne propose de mécanisme réellement contraignant : pas de conditionnalité de décaissement liée aux résultats, pas de gel automatique des crédits pour les ministères en sous-exécution chronique, pas de révision à la baisse des enveloppes des secteurs qui, année après année, n’arrivent pas à consommer leurs budgets d’investissement. Le rapport affirme pourtant, dans son introduction, que le Débat d’orientation budgétaire « doit constituer un cadre effectif d’arbitrage ». Entre cette ambition affichée et l’outillage proposé, l’écart est net : c’est un Parlement qui réclame d’être mieux informé, pas un Parlement qui se dote d’un pouvoir de sanctions.

Santé, éducation, agriculture : le fossé entre les mots et les chiffres

Le rapport consacre de longs développements aux « priorités » pour 2027 : santé, éducation, agriculture, eau, infrastructures. Le vocabulaire y est ambitieux : « renforcement », « modernisation », « territorialisation », « équité ». Mais ces mêmes secteurs sont, dans le diagnostic qui précède, systématiquement décrits en des termes identiques : exécution des investissements « très faible » dans la santé, « particulièrement faible » dans l’éducation, « limitée » dans l’action sociale, « très limitée » dans l’agriculture.

Autrement dit, les secteurs que les députés identifient eux-mêmes, à travers leurs remontées territoriales, comme les priorités absolues des populations sont précisément ceux où l’Etat peine le plus à transformer ses engagements budgétaires en réalisations concrètes. Ce paradoxe, documenté noir sur blanc dans le rapport, n’est jamais formulé comme tel dans le texte (il faut le reconstituer soi-même en croisant les sections).

Une conclusion en décalage avec le corps du texte

La dernière page du rapport évoque des « résultats encourageants » : mobilisation des recettes, activité pétrolière et gazière, transport ferroviaire, microfinance. Cette conclusion, nécessairement diplomatique puisque le rapport est lu devant les ministres concernés, tranche avec la tonalité de l’essentiel du document, qui décrit (secteur après secteur) une exécution des investissements jugée insuffisante, y compris et surtout dans les domaines sociaux que les députés placent eux-mêmes en tête de leurs priorités.

Ce que ce rapport dit… sans le dire

Le mérite de ce document est réel : il a le courage de rassembler, de croiser et de publier des données qui, mises bout à bout, dessinent un diagnostic sévère. Mais sa forme (un texte lu devant les principaux intéressés, dans un format qui impose la retenue institutionnelle) en désamorce systématiquement la portée. Le lecteur pressé n’y verra qu’un satisfecit poli sur un « exercice inédit ».

Le lecteur attentif y trouvera, disséminés entre les lignes, tous les éléments d’un diagnostic implacable : un Etat qui vote des budgets qu’il ne parvient pas à exécuter, une trajectoire macroéconomique bâtie sur des prévisions déjà révisées à la baisse, une programmation d’investissement qui repose, pour plus de la moitié, sur des financements extérieurs historiquement sous-mobilisés, et une dette dont l’ampleur est citée sans jamais être véritablement discutée.