Les taxis-bagages perdent du terrain sur le marché du transport

13:02
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Les taxis-bagages perdent du terrain sur le marché du transport

Autrefois maîtres incontestés de la livraison de marchandises à Dakar, les chauffeurs de taxis-bagages traditionnels subissent de plein fouet la concurrence des motos-tricycles et l’évolution logistique. Entre baisse drastique des recettes, précarité grandissante et peur d’une interdiction administrative, plongée immersive au cœur du marché Castors, là où ces artisans du bitume tentent de survivre à la modernité, rapportent nos confrères du Soleil .

Sous l’ombre rare et salvatrice d’un arbre à palabre, un groupe de conducteurs trompe l’ennui en cette matinée de lundi. Issus pour la plupart de la communauté des Peuls Fouta, ces hommes partagent une solidarité née de la précarité. Ils « tuent » le temps en discutant de tout et de rien, le regard rivé sur les sorties du marché, guettant la moindre opportunité. À l’approche du visiteur, Amadou, l’un des plus jeunes du groupe, redresse le buste. « Vous voulez un taxi-bagages ? », lance-t-il, les yeux fixés sur l’inconnu avec une lueur d’espoir qui s’éteint presque aussitôt. Comprenant rapidement qu’il s’agit d’un journaliste et non d’un client, le bonhomme se montre sceptique, hésite, puis préfère se débiner avec une pudeur touchante : « En vérité, je ne suis pas un habitué. Mon propre taxi urbain est en panne. Un ami m’a prêté ce taxi-bagages pour que je puisse travailler en attendant les réparations. Je suis là depuis deux jours. Je ne peux rien vous dire de ce transport ». Il tourne les talons pour rejoindre ses compères sous l’ombre, laissant derrière lui une rangée de carrosseries usées où les numéros de téléphone, peints à la main en lettres capitales, attendent désespérément un coup de fil. À quelques mètres de là, la crise se lit directement sur les visages et les corps. Un homme de forte corpulence, la cinquantaine bien entamée, dort à poings fermés sur la banquette avant de son utilitaire, la portière grande ouverte pour capter un semblant de brise. Réveillé en plein sommeil par notre sollicitation, Moussa Bangoura ne cache pas sa détresse, préférant l’armer d’une ironie mordante : « Tu sais, si les choses marchaient bien, tu ne me trouverais pas en train de dormir, à cette heure de la matinée, dans mon propre outil de travail ». Le diagnostic qu’il pose sur son secteur est sans appel. Il confie qu’il lui arrive désormais de rester trois jours consécutifs sur place sans charger la moindre marchandise. « Le monde bouge et la concurrence devient de plus en plus rude. Il faut faire avec », philosophe-t-il en haussant les épaules. Selon lui, la crise est globale et touche l’ensemble des transports traditionnels. « Nous ne sommes pas les seuls à souffrir. Regardez les taximen professionnels. Leur secteur a été totalement envahi par les applications comme Yango et d’autres plateformes numériques ». Pour ne rien arranger, Moussa pointe une autre réalité silencieuse. Il confie que les grands commerçants du marché s’équipent désormais de leurs propres flottes logistiques pour livrer directement leurs clients. Quant aux contrôles policiers, s’ils épargnent les chauffeurs en règle, ils ajoutent une pression administrative constante sur une profession déjà asphyxiée.

La fureur des tricycles face  à la résilience des anciens

Le contraste entre l’ancien et le nouveau monde de la débrouille dakaroise devient saisissant lorsqu’un chauffeur de tricycle se gare à proximité immédiate du garage. Le véhicule à trois roues, maniable et léger, symbolise cette nouvelle concurrence qui vide les poches des transporteurs historiques. Sous le couvert de l’anonymat, le jeune conducteur de la moto ne cache pas sa réussite insolente. « J’ai déjà fait cinq voyages ce matin. En vérité, les clients préfèrent largement les tricycles. Nous allons beaucoup plus vite que les taxis-bagages et surtout, nous parvenons à dévier et contourner les pires embouteillages de la zone ». Ce constat amer est partagé par Gorgui Dieng. Cet autre conducteur vient tout juste de couper le contact de son taxi-bagages après une rare course matinale. Ses mains usées sur le volant témoignent de décennies passées à arpenter le bitume dakarois. Pour lui, l’avènement des trois-roues a brisé un équilibre fragile, faisant fondre ses recettes quotidiennes comme pas possible. Pourtant, malgré la violence de cette transition économique, les conducteurs de taxis-bagages du marché Castors refusent de brandir le drapeau blanc. Loin de réclamer la fin d’un système, ils font preuve d’une lucidité économique remarquable. Pour eux, cette concurrence agressive est dans l’ordre des choses et profite avant tout au pouvoir d’achat des clients. L’heure n’est plus aux lamentations, mais à la contre-attaque. Pour survivre, ils s’organisent et cassent les prix en proposant des tarifs « discount » défiant toute concurrence. Au fond d’eux-mêmes, leur véritable hantise ne vient pas des tricycles, mais d’une décision politique radicale. Une interdiction pure et simple de circuler au cœur de la capitale pour cause de désengorgement urbain. En attendant, accrochés à leurs volants et à leur histoire, ils continuent de résister, coûte que coûte, dans la poussière de Castors.

Une domination qui fond comme beurre au soleil

La cinquantaine révolue, une casquette usagée bien vissée sur la tête, Seydou Barry scrute les moindres visages depuis sa cabine. Dès qu’un visiteur s’approche de son vieux taxi-bagages, le conducteur l’interpelle vivement, oubliant même les salutations d’usage. Son impatience trahit une dure réalité. Cela fait une semaine entière qu’il attend un client, immobile sous le soleil. « Vous cherchez un taxi-bagages ? C’est pour les emmener où ? », lance-t-il d’un ton pressant au journaliste qu’il confond avec un client potentiel. Le visage marqué par les années de route, le chauffeur confie que la concurrence est devenue féroce, au point que les transporteurs traditionnels ont définitivement perdu la « bataille » du marché.
Il se rappelle avec nostalgie l’époque, il y a une vingtaine d’années, où les téléphones portables n’avaient pas encore envahi le quotidien. Selon Seydou, les taxis-bagages régnaient alors en maîtres absolus sur les artères de la capitale ; une hégémonie qui a duré jusqu’à la fin des années 2010. Aujourd’hui, la grille tarifaire théorique reste la même. Pour transporter des marchandises dans Dakar, la fourchette tourne autour de 15.000 FCfa. Pour l’extérieur de la ville, comme Rufisque et ses environs, les prix oscillent entre 25.000, 30.000 FCfa, voire plus, selon le volume du chargement. « Dans les années 1990 et au début des années 2000, il était impossible de passer une journée sans enchaîner deux ou trois clients », se souvient-il, le regard perdu le long de la chaussée. C’est tout le contraire d’aujourd’hui.

Outil de travail vétuste

« Désormais, on peut rester une semaine sans charger un seul colis. Vous avez vu comment je vous ai sauté dessus en vous voyant arriver ? C’est parce que je souffre de voir ma voiture garée, inutile, jour après jour. C’est vraiment dur. J’ai construit, heureusement, ma maison avant l’arrivée de nos concurrents, sinon je n’aurai jamais pu », témoigne-t-il. Pour Seydou, les coupables sont tout trouvés. L’avènement des applications de Vtc a précipité la chute de leur secteur. Ces plateformes cassent les prix, proposant des courses à 8.000 là où les anciens en demandaient 15.000 FCfa. « Yango a bien tenté de nous démarcher pour nous recruter, mais nous avons refusé. Nous pensions qu’avec leurs tarifs si bas, nous ne pourrions jamais gagner notre pain. Mais, la réalité de leur concurrence est encore plus impitoyable », regrette-t-il en haussant les épaules. Ce déclin a poussé beaucoup de ses collègues à abandonner le métier.

L’entretien des véhicules est devenu un gouffre financier. À l’en croire, le remplacement d’un moteur de taxi-bagages coûte près d’un million de FCfa. Avec le rythme d’activité actuel, réunir une telle somme est devenu un rêve inaccessible. À cela s’ajoutent les frais invisibles de la route. Seydou explique, un brin amer, que sur les rares billets de 10.000 FCfa gagnés lors d’un voyage, il faut encore souvent laisser une partie de la recette aux policiers lors des contrôles routiers. À côté de lui, un autre chauffeur, le visage tout aussi fatigué, hoche la tête pour appuyer ses propos. Il avoue que pour ne pas rentrer les mains vides, il est désormais contraint de brader ses services. Il lui arrive fréquemment de descendre bien en dessous des 15.000 FCfa habituels, acceptant de faire la course à 10.000, 7.500, ou même 5.000 FCfa, juste pour pouvoir acheter de quoi nourrir sa famille le soir.