La commercialisation de l’oignon local et l’écoulement du sucre produit par la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS) mettent en lumière les difficultés auxquelles sont confrontées deux filières stratégiques de l’économie nationale. Entre insuffisance des capacités de conservation, débouchés limités, régulation des importations et menaces sur l’emploi, les acteurs réclament des mesures structurelles pour mieux valoriser la production locale, rapporte le temoin .
Au Sénégal, produire ne suffit pas toujours pour vendre. Dans les filières de l’oignon, de la pomme de terre et du sucre, les difficultés d’écoulement des marchandises soulèvent des interrogations sur les mécanismes de régulation du marché, l’accompagnement des producteurs et la protection de la production nationale. D’un côté, des producteurs d’oignons peinent à conserver leurs récoltes et à trouver des débouchés pour absorber les excédents. De l’autre, les organisations syndicales de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS) alertent sur l’accumulation de stocks de sucre invendus, qu’elles estiment à environ 50 000 tonnes. Deux situations différentes, mais une même préoccupation. Dans la filière oignon, les difficultés de commercialisation reviennent régulièrement au moment où les récoltes arrivent en grande quantité sur le marché. La production nationale doit alors trouver preneur dans un contexte où les capacités de stockage restent limitées et où les producteurs ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour conserver leurs récoltes jusqu’à une période plus favorable.
Mayoro Sall, producteur d’oignons, décrit une filière confrontée à plusieurs contraintes simultanées. « Nous avons des problèmes de conservation, d’approvisionnement en semences et de financement, mais aussi de débouchés. La production arrive en très grande quantité sur le marché, dépassant les capacités d’absorption de la consommation nationale. Une partie de la récolte finit ainsi par se détériorer, faute de moyens de conservation adaptés et de débouchés suffisants pour écouler les excédents », explique-t-il.
Pour les producteurs, l’enjeu dépasse donc la seule question des prix. Il concerne toute la chaîne de valeur, depuis l’approvisionnement en semences jusqu’à la vente, en passant par le financement de la campagne, la conservation et l’accès aux marchés.
L’oignon local face au défi des débouchés
La question de la commercialisation demeure au cœur des préoccupations des producteurs. Mayoro Sall déplore une situation qui, selon lui, se répète chaque année, au gré des périodes d’abondance et des difficultés d’absorption du marché.
« Le problème, c’est la commercialisation, qui nous fait défaut chaque année. Actuellement, le sac de 25 kg se vend à 15 000 FCFA, lorsque la production locale arrive sur le marché. À ce moment-là, personne ne prend la parole pour défendre les producteurs », déplore-t-il.
Au-delà du niveau des prix, le producteur insiste sur les pertes post-récolte et l’insuffisance des infrastructures de conservation. L’oignon étant un produit périssable, les retards dans l’écoulement peuvent rapidement entraîner une détérioration des stocks. La chaleur accentue cette contrainte, particulièrement lorsque les producteurs ne disposent pas d’installations adaptées pour prolonger la durée de conservation.
« Nous avons une production qui provient de toutes les régions du Sénégal, alors que le pays consomme environ 30 000 tonnes d’oignons par mois. Cette consommation augmente pendant les périodes de forte demande, notamment lors du Magal, du Gamou et de la Tabaski, avec des pics en mars et en mai », souligne Mayoro Sall.
Selon lui, l’absence de débouchés vers les marchés de la sous-région, conjuguée à l’insuffisance des capacités de stockage, favorise l’accumulation des invendus. Il estime également que le fonds de commercialisation intervient souvent tardivement et que son montant demeure insuffisant, notamment dans la vallée.
Pour sortir de cette situation, les producteurs plaident pour un renforcement des mécanismes de commercialisation extérieure, afin de faciliter l’écoulement d’une partie de la production versles pays voisins. Ils demandent également un accompagnement plus conséquent en matière de stockage et de financement.
Le gouvernement mise sur la conservation
Pourtant, face à ces difficultés, les autorités ont engagé plusieurs initiatives. Après la suspension des importations d’oignons décidée le 16 janvier 2026 pour favoriser l’écoulement de la production nationale, le ministère de l’Industrie et du Commerce a annoncé la levée du gel à compter du 31 août, avec une reprise encadrée par des quotas et des autorisations d’importation jusqu’au 31 décembre 2026.
En outre, le 8 octobre dernier, le gouvernement a également annoncé un dispositif associant producteurs, banques, secteur privé et services de l’état, avec pour objectif d’anticiper la commercialisation des récoltes. L’approche annoncée doit agir simultanément sur la production, le stockage, la transformation et les débouchés.
Dans cette même veine, la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ) a lancé, le 19 octobre à Potou, dans la région de Louga, les travaux d’une infrastructure de conservation d’une capacité totale de 1 500 tonnes. D’un coût annoncé de 300 millions de FCFA, l’ouvrage doit être réalisé en trois mois et contribuer à réduire les pertes post-récolte, tout en améliorant la valorisation des oignons et d’autres produits horticoles.
La CSS confrontée à l’accumulation de sucre invendu
Les difficultés d’écoulement ne concernent pas uniquement les produits horticoles. Dans le secteur sucrier, les organisations syndicales de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS) tirent également la sonnette d’alarme. Lors d’une conférence de presse organisée à Richard-Toll, le mercredi 14 octobre 2026, elles ont dénoncé l’accumulation d’importants stocks de sucre invendus, qui pèseraient sur la trésorerie de l’entreprise à l’approche de la campagne sucrière 2026-2027.
Selon les syndicats, environ 50 000 tonnes de sucre seraient stockées entre Dakar et Richard-Toll sans avoir trouvé preneur. « Ces stocks invendus pèsent sur la trésorerie de l’entreprise à l’approche d’une nouvelle campagne de production », alertent-ils.
Les organisations syndicales mettent notamment en cause les déclarations d’importation de produits alimentaires (DIPA), désignées dans leurs revendications par le sigle DIPAS. « Les volumes et les périodes de délivrance des autorisations d’importation sont défavorables à la production locale »,estiment-elles. Elles considèrent que l’arrivée de sucre importé, sans prise en compte suffisante des stocks disponibles et du calendrier de production de la CSS, complique l’écoulement du sucre fabriqué localement.
Le collectif réclame ainsi « une meilleure régulation des importations en fonction des besoins du marché et du calendrier de production de la CSS ». Pour les syndicats, il ne s’agit pas simplement de limiter les importations, mais de mettre en place une planification permettant d’éviter que les stocks locaux ne s’accumulent alors que de nouveaux volumes arrivent sur le marché.
Cette revendication pose la question de l’articulation entre les besoins d’approvisionnement du pays, les autorisations accordées aux importateurs et la capacité de la production nationale à satisfaire la demande. « Il faut mieux encadrer les importations et protéger la production nationale », plaident les représentants des travailleurs. À l’inverse, toute mesure de protection doit également tenir compte des besoins des consommateurs et de la disponibilité effective du sucre sur le marché.
L’emploi et les investissements dans la balance
Au-delà des stocks invendus, les syndicats de la CSS redoutent des conséquences sociales. « Des travailleurs saisonniers n’ont pas été repris ou ont retrouvé leur poste tardivement lors de la précédente campagne », déplorent-ils. Ils craignent désormais que les difficultés d’écoulement ne finissent par affecter les emplois permanents.
Les organisations syndicales affirment également que les difficultés financières de l’entreprise ont conduit au gel d’un plan de développement susceptible, selon elles, de générer plus de 1 000 emplois. « Cette situation menace non seulement les emplois existants, mais aussi les perspectives d’expansion de l’entreprise », alertent-elles. L’enjeu ne se limite donc pas aux difficultés immédiates de commercialisation, il concerne aussi les perspectives d’investissement et de création d’emplois dans le secteur sucrier.
Après des rencontres avec plusieurs responsables syndicaux et des autorités gouvernementales, dont le ministre de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, le collectif affirme avoir constaté « une convergence de vues sur la nécessité de mieux encadrer les importations et de protéger la production nationale ». Il attend désormais des mesures concrètes.
Tout en privilégiant le dialogue avec les autorités, les organisations syndicales annoncent la poursuite de leur plan d’action tant qu’elles n’auront pas obtenu de réponses jugées satisfaisantes sur les difficultés d’écoulement du sucre et la régulation des importations.
À ce stade, les chiffres avancés sur les stocks invendus, leurs conséquences financières et les risques pour l’emploi constituent des alertes portées par les syndicats. Leur ampleur et les responsabilités respectives des différents facteurs devront être appréciées à partir de données complémentaires, notamment sur les stocks disponibles, les volumes importés, les autorisations délivrées et les besoins réels du marché.
Au-delà des importations, des réponses structurelles attendues. En effet, les situations de l’oignon et du sucre mettent en évidence des problématiques communes, sans pour autant relever des mêmes mécanismes. Dansla filière oignon et la pomme de terre, les difficultés tiennent notamment à la périssabilité du produit, à l’insuffisance des capacités de conservation et à la faiblesse des débouchés au moment des récoltes. Dans le secteur sucrier, les alertes portent davantage sur l’accumulation de stocks industriels, les conditions d’accès au marché et les effets possibles des importations sur les ventes de la production nationale.




