Dakar submergée par le retour de ses vieux démons

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SOCIETE
Dakar submergée par le retour de ses vieux démons


Des rafales de vent suivies de fortes précipitations ont perturbé, hier mardi 15 septembre, le quotidien des Dakarois. Plusieurs axes routiers ont été paralysés, des maisons envahies par les eaux et la circulation sérieusement perturbée dans différents quartiers. Si l’Agence Nationale de l’Aviation Civile et de la Météorologie (ANACIM) avait annoncé l’épisode pluvieux, l’intensité des précipitations a tout de même pris de court les populations. Du côté de l’Agence de développement municipal (ADM), l’on assure que la situation n’est pas critique, tout en rappelant que le risque zéro en matière d’inondations n’existe pas , rapporte sud

Dakar s’est réveillée hier sous un ciel menaçant. Dans la matinée, les rafales de vent ont précédé de fortes pluies qui ont rapidement transformé plusieurs rues de la capitale en véritables cours d’eau. Dans certains quartiers, les populations ont dû suspendre leurs activités pour faire face aux eaux de ruissellement qui se sont engouffrées dans les maisons et ont recouvert les principales artères.

À Diamalaye et aux HLM Grand Médine, des quartiers situés à proximité du marché Dior, la situation était particulièrement difficile aux environs de 10 heures. Après les premières rafales, la pluie s’est abattue avec une rare intensité. Sur la VDN, axe principal reliant ces quartiers au Centre international du commerce extérieur du Sénégal (CICES), les eaux pluviales et usées ont envahi la chaussée.

Face au danger, des habitants ont improvisé des barrières pour alerter les automobilistes. Par endroits, les eaux stagnantes dépassaient un mètre. Des trous dissimulés sous la surface des eaux, auxquels se sont ajoutés plusieurs véhicules tombés en panne, ont provoqué d’importants embouteillages. Pris au piège, certains automobilistes ont dû abandonner leur véhicule ou patienter jusqu’à une baisse du niveau des eaux. D’autres, avertis par les riverains, ont préféré modifier leur itinéraire. 

DES FAMILLES PRISES DE COURT 

Dans les habitations situées aux abords de la VDN, les fortes pluies ont également causé des dégâts. De nombreuses familles ont dû se mobiliser pour évacuer les eaux qui avaient envahi les rez-de-chaussée.

Dans les maisons situées aux abords de la VDN, la pluie a causé des dégâts. De nombreuses familles ont dû se mobiliser pour évacuer les eaux qui avaient envahi les rez-de-chaussée.

« En réalité, la pluie a surpris tout le monde. Les familles se battent pour évacuer l’eau. Dans notre domicile, le rez-de-chaussée s’est transformé en bras de mer. Nous nous sommes livrés à une véritable corvée pour évacuer l’eau », témoigne un habitant.

Selon lui, la situation est d’autant plus difficile à comprendre que les canalisations avaient fait l’objet d’opérations de curage avant l’hivernage. « Pourtant, les canalisations ont été curées avant l’hivernage. Mais elles ne sont plus efficaces pour drainer les eaux pluviales », a-t-il déploré-.

Durant plusieurs heures, les eaux de ruissellement mêléeseaux usées ont été un véritable goulot d’étranglement pour les habitants et les usagers de la route. Plusieurs artères de Dakar sont restées quasiment désertes pendant plus de trois heures, dans une capitale habituellement animée dès les premières heures de la matinée.

 L’ANACIM AVAIT DONNÉ L’ALERTE 

Si la pluie a surpris par son intensité, elle n’était cependant pas inattendue. Dans son bulletin publié lundi, l’Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie (ANACIM) avait annoncé une situation favorable à l’occurrence de pluies entre les 14 et 15 septembre.

Selon Abdoulaye Diouf, chef du service Prévisions et réduction des risques à l’ANACIM, les services météorologiques s’attendaient à des pluies et des orages sur une grande partie du territoire. « On devait s’attendre à ce qu’il y ait des pluies et orages sur la quasi-totalité du pays », explique-t-il, précisant que les quantités de pluie devaient être particulièrement importantes sur la façade ouest, notamment dans la partie centre-sud-ouest, ainsi que dans le sud du pays.

Face à cette situation, l’ANACIM affirme avoir émis des alertes très tôt dans la matinée. « Nous avons eu à émettre des alertes depuis très tôt le matin pour avertir les gens par rapport aux pluies qui étaient attendues vers 10h10h30 », indique Abdoulaye Diouf.

Les précipitations enregistrées témoignent de leur intensité variable selon les zones. À Dakar, elles ont atteint 52,5 mm à la station de Dakar-Yoff, contre 24 mm à Sangalkam. Mbao kilomètre 19 a enregistré 33 mm et Yeumbeul 37 mm. Selon le responsable de l’ANACIM, le centre-ville ainsi que l’axe Yoff centre-ville ont figuré parmi les secteurs les plus touchés. 

UNE ACCALMIE ATTENDUE, MAIS PAS LA FIN DES PLUIES 

Pour l’après-midi d’hier, les prévisions annonçaient une accalmie progressive. Des pluies restaient possibles dans la nuit, principalement dans le sud et certaines localités du centre-sud.

Pour aujourd’hui mercredi, la situation devrait progressivement se stabiliser sur une grande partie du pays, avec néanmoins un ciel marqué par des nuages denses et des précipitations davantage attendues dans l’extrême sud.

Cette accalmie ne signifie cependant pas la fin de l’hivernage. D’après les prévisions communiquées par l’ANACIM, de nouvelles activités pluvieuses sont attendues entre la nuit du 18 septembre et les 19 et 20 septembre sur une bonne partie du territoire. 

L’ADM RELATIVISE LA SITUATION 

Alors que les images de rues inondées ont circulé dans plusieurs quartiers de Dakar, l’Agence de développement municipal (ADM) se veut rassurante. Lamine Doumbia, expert hydraulicien à l’ADM, indique que son service n’avait pas, au moment de l’entretien, reçu d’appel signalant une situation particulièrement critique.

« Jusqu’au moment où je vous parle, nous n’avons pas reçu d’appel. Autrement dit, la situation n’est pas critique. À chaque fois que c’est compliqué, nous recevons des appels », explique-t-il.

L’expert rappelle que l’ADM travaille depuis plusieurs années sur des projets de drainage des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique. Le projet actuellement en cours, qui s’étend sur la période 2021-2029, vise notamment à réduire les risques d’inondation dans la banlieue dakaroise

Selon Lamine Doumbia, les investissements réalisés dans la commune de Keur Massar Nord ont permis d’améliorer considérablement la situation. Les travaux se concentrent désormais davantage sur le bassin versant de Mbao, une vaste zone de plus de 3 000 hectares

Malgré les investissements engagés, l’expert hydraulicien tient à rappeler une réalité : les ouvrages ne peuvent garantir une disparition totale du risque d’inondation.

« Techniquement, le risque zéro n’existe pas », souligne-t-il. Les ouvrages sont notamment dimensionnés pour supporter des pluies pouvant atteindre 120 millimètres. Au-delà de ce seuil, ou lorsque plusieurs épisodes pluvieux importants se succèdent en quelques jours, le risque d’inondation demeure.

L’objectif des politiques de drainage n’est donc pas, selon lui, d’éradiquer totalement le phénomène, mais de réduire ses conséquences. « L’objectif, c’est de faire en sorte que le risque soit minimisé », précise-t-il.

Lamine Doumbia estime d’ailleurs que la situation s’est nettement améliorée dans plusieurs zones par rapport aux années précédentes. Dans certaines parties de la banlieue, explique-t-il, les eaux qui pouvaient autrefois rester pendant toute la durée de l’hivernage sont désormais évacuées beaucoup plus rapidement.

180 MILLIARDS DE FRANCS CFA MOBILISÉS 

Le projet de drainage repose sur des investissements importants. Pour le bassin de Mbao, le financement initial était de 95 milliards de francs CFA, auquel s’est ajouté un financement supplémentaire de près de 85 milliards, portant l’enveloppe globale à environ 180 milliards de francs CFA. 

Ces ressources couvrent Keur Massar Nord, Keur Massar Sud, Jaxaye, Mbao et jusqu’à Sangalkam. 

L’ADM privilégie d’abord la réalisation des ouvrages primaires, destinés à permettre l’évacuation des eaux vers la mer. Les réseaux secondaires et tertiaires doivent ensuite assurer le drainage à l’échelle des quartiers. 

Lamine Doumbia estime à près de 80 % le niveau de réalisation des ouvrages de drainage primaire. Dans le bassin versant de Mbao, les travaux se poursuivent, avec notamment l’aménagement du Marigot et la réalisation d’ouvrages structurants.

Pour l’expert hydraulicien, la problématique des inondations ne peut cependant être dissociée de celle de l’aménagement urbain. Dans certaines cités, les populations cherchent elles-mêmes à se protéger en rehaussant ou en remblayant leurs parcelles. Ces initiatives peuvent cependant avoir pour conséquence de bloquer davantage les écoulements naturels

La question des populations installées dans les zones d’expansion des plans d’eau demeure également préoccupante. Autour de certains lacs, des habitations sont implantées dans le lit majeur, c’est-à-dire dans les espaces naturellement destinés à être occupés par l’eau pendant l’hivernage. Pour ces zones particulièrement exposées, l’expert reconnaît que le déplacement des populations peut parfois constituer la solution la plus appropriée

Mais la délocalisation reste extrêmement coûteuse dans une agglomération aussi densément urbanisée que Dakar. 

ENTRE SOULAGEMENT ET INQUIÉTUDE 

Hier, à Dakar, la pluie a donc rappelé la fragilité de la capitale face aux eaux pluviales. Entre les automobilistes bloqués, les habitants mobilisés pour vider leurs maisons et les rues transformées en torrents, l’épisode pluvieux a une nouvelle fois mis à rude épreuve les infrastructures urbaines. 

Si l’ANACIM avait anticipé l’épisode et lancé des alertes, les fortes quantités enregistrées dans certains secteurs ont montré que la vigilance reste de mise.

Du côté de l’ADM, les investissements réalisés et en cours permettent de réduire progressivement la vulnérabilité de certaines zones. Mais, comme le rappelle Lamine Doumbia, le risque zéro n’existe pas. Avec de nouveaux épisodes pluvieux annoncés dans les prochains jours, Dakar devra encore composer avec les réalités de l’hivernage.

Si l’ANACIM avait anticipé les précipitations et lancé des alertes, leur survenue ne saurait exonérer les pouvoirs publics de la nécessité d’agir sur les causes structurelles des inondations.

Car le problème n’est désormais plus seulement celui de la pluie. Il est aussi celui de la répétition. Les mêmes quartiers sont régulièrement exposés, les mêmes axes sont coupés, les mêmes populations signalent les mêmes points noirs et les mêmes insuffisances. À chaque hivernage, l’urgence reprend ses droits.

Les investissements consentis dans le drainage sont importants et certains résultats sont incontestables. Mais leur existence ne peut constituer, à elle seule, une réponse suffisante lorsque des axes majeurs continuent d’être paralysés par des pluies annoncées et que des habitations sont exposées dans des zones déjà identifiées comme vulnérables. Le risque zéro n’existe certes pas. L’inaction, elle, n’a rien d’une fatalité.

Avec de nouveaux épisodes pluvieux annoncés dans les prochains jours, Dakar devra encore composer avec les réalités de l’hivernage. Mais au-delà de chaque averse, c’est la capacité des autorités à tirer les conséquences des alertes, à traiter les points noirs et à anticiper plutôt qu’à subir qui se trouve posée. Car lorsqu’un problème revient chaque année aux mêmes endroits, il ne relève plus seulement des caprices de la météo. Il est aussi le révélateur d’une action publique qui doit encore passer de la réaction à l’anticipation.