Abdou Karim Mané : « Assainir la Tanière et tirer toutes les conséquences de cette déroute »

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SPORT
Abdou Karim Mané : « Assainir la Tanière et tirer toutes les conséquences de cette déroute »

L’élimination précoce du Sénégal à la Coupe du Monde 2026 suscite beaucoup de débats dans le landerneau footballistique du pays. Pour décrypter cette déroute, le coach et consultant Abdou Karim Mané n’y va pas par quatre chemins. Dans cet entretien, il dresse un bilan sévère : mauvaise préparation physique, gestion calamiteuse du groupe, changements incompréhensibles et dysfonctionnements au sein de la Fédération sénégalaise de Football. Dans les colonnes de nos confrères de Dsport L’ex-coach de Dakar Université Club de Dakar (DUC) pointe aussi du doigt la présence des anciens internationaux dans la Tanière et revient sur le cas Pape Thiaw. Pour lui, l’heure est venue d’évaluer et de remettre le football sénégalais sur les rails.

Coach, comment avez-vous vécu cette Coupe du monde 2026 avec l’élimination précoce des Lions ?

Pour cette Coupe du monde 2026, les Lions devaient participer avec beaucoup d’ambition légitime, en tant que champions d’Afrique. Mais nous avons assisté à l’une des plus grandes déceptions de toute l’histoire de notre football. Cette campagne de la Coupe du Monde que nous venons de quitter a été l’une des plus désastreuses dans toute l’histoire de notre football. Au-delà de tout ça, il y a eu beaucoup de manquements, beaucoup de dysfonctionnements notés par rapport à la gestion des hommes. Par rapport à la conduite même du planning des Lions. Nous avons vu une équipe mal préparée physiquement, qui ne tenait pas pour une équipe nationale de la trempe du Sénégal, en tant que champion d’Afrique. Nous avons assisté à l’un des scénarios les plus sombres de notre histoire. Une gestion calamiteuse des hommes. Des choix approximatifs. Des choix que tout le monde conteste. Une mauvaise lecture des matchs. Et c’est ce qui a amené cette élimination précoce. Vraiment, nous avons vécu des moments terribles durant cette Coupe du monde, alors qu’on l’appréhendait avec espoir. Mais hélas, nous l’avons quittée prématurément sur la pointe des pieds. Cette Coupe du monde qui est derrière nous. Maintenant, il va falloir faire une grande évaluation pour essayer de rebondir et remettre le football sénégalais sur les rails

« Cette campagne de la Coupe du Monde que nous venons de quitter a été l’une des plus désastreuses dans toute l’histoire de notre football »

Vous parlez de dysfonctionnements. Qu’en est-il de l’organisation au sein de la Fédération ?

Par rapport à l’organisation de la Fédération sénégalaise de Football, je ne saurais vous dire davantage, car je ne suis pas à l’intérieur. Mais d’après les informations que nous avons eues, il y a eu des problèmes. Des problèmes que le président (Abdoulaye Fall) et ses collaborateurs rejettent en bloc, jusqu’à dire qu’ils vont porter plainte contre ces acteurs-là qui sont en train de déstabiliser la fédération. Tout en les accusant d’une mauvaise gestion du groupe et de beaucoup de dysfonctionnements. Donc, attendons l’arrivée de la délégation mais également l’évaluation qui sera faite autour de tout cela pour qu’on puisse avoir des idées, pour faire des jugements. Mais, nous savons tous que dans l’administration, il y a une certaine continuité. Depuis l’avènement du président Augustin Senghor, nous savons que la fédération arrivait à gérer toutes les situations avant chaque campagne. Ils ont grandi au fur et à mesure, laissant derrière eux tous ces petits problèmes-là. Si bien qu’on ne pouvait pas s’attendre à de tels dysfonctionnements au niveau de la Tanière, en allant à la Coupe du monde.

Vous avez évoqué la Tanière. Qu’est-ce qui vous a le plus choqué ?

Nous avons constaté l’envahissement, en fait, des anciens internationaux au niveau de cette Tanière. Et personne ne peut s’expliquer sur la présence de ces gens-là au niveau de la Tanière. En France, on ne voit jamais Zinedine Zidane rôder au niveau de Clairefontaine quand il y a regroupement de l’équipe nationale. En Europe, en Allemagne, pareil. Même ici en Afrique, il n’y a que le Sénégal où on voit les anciens internationaux. Après leur carrière terminée, ils rejoignent tous l’équipe nationale. Mais comme si c’était une association d’amis pour se retrouver dans cet environnement-là.

Et en réalité, je ne vois pas leur utilité dans la Tanière. Ce ne sont pas des entraîneurs, ce ne sont pas des managers. Mais pourquoi y faire ? Je pense qu’il faut assainir. La présence de ces gens-là doit vraiment être derrière nous. Il faut qu’on avance. Certains ont joué, ont mouillé le maillot, Mais c’est fini. Ils doivent aller s’occuper d’autres choses, au lieu de venir rôder autour de l’équipe nationale avec un nombre impressionnant. Ils sont même presque au nombre de quatre ou cinq qui sont là-bas. Mais je ne peux pas comprendre cette situation-là. Je pense qu’il faut assainir la Tanière et tirer toutes les conséquences de cette déroute. En France ça n’existe pas. En Allemagne ça n’existe pas. En Afrique ça n’existe pas. Il n’y a qu’au Sénégal que l’on voit cette situation-là.

« Depuis l’avènement du président Augustin Senghor, nous savons que la fédération arrivait à gérer toutes les situations avant chaque campagne. Ils ont grandi au fur et à mesure, laissant derrière eux tous ces petits problèmes-là »

Parlons du cas Pape Thiaw. Que pensez-vous de sa situation contractuelle ?

Par rapport à la situation du contrat de Pape Thiaw, je pense que si les gens se souviennent, Pape Thiaw avait dit que c’est un soldat de la nation. Donc, il sera toujours présent dès qu’on fera appel à lui. C’est lui qui l’avait dit. Donc son problème ce n’est pas un problème d’argent. Dès lors que son problème n’est pas un problème d’argent, c’est un Sénégalais qui est prêt à accepter, à répondre à la patrie. Je pense que le problème d’argent ne doit pas se poser. Et lui c’est quelqu’un qui a été couvert par la fédération. Il était bien préparé pour succéder à Aliou Cissé. Donc tout ce que les gens ont fait pour lui devait lui permettre d’être patient, en attendant que les choses se règlent. Au lieu qu’il y ait un tiraillement entre lui et les fédéraux sur un montant de paiement. Je pense que c’est une contradiction par rapport à ce qu’il disait. C’est-à-dire que c’est un soldat de la nation prêt à répondre à l’appel de la nation.

Quid à rester depuis le mois de février sans contrat ?

Quand on est prêt à répondre à l’appel de la nation, je ne pense pas qu’on mettra en avant l’argent. Donc là, je pense qu’il y a eu une contradiction. Il sait que les gens l’ont couvé, l’ont préparé avec toute l’expérience qu’il fallait pour le préparer à succéder. Donc lui, ça tenait de lui d’attendre que les gens décident de la suite de son cheminement avec la fédération. Je pense que là, il ne devait pas y avoir de problème. Ce n’est pas pareil avec quelqu’un à qui l’on a fait venir de loin, un étranger. Là on peut discuter avec lui d’un montant. Mais nous tous, on était partants pour un entraîneur local. Pour la confirmation d’un entraîneur local. Après l’événement, il fallait continuer dans cette voie. C’est la raison pour laquelle il a été appelé, couvé et confirmé à ce poste-là, malgré son inexpérience. Bon maintenant voilà la situation. Si les gens n’ont plus confiance en lui, c’est parce qu’il n’a pas confirmé tout le bien qu’on attendait de lui. Parce qu’il a montré beaucoup d’insuffisances par rapport à la gestion de son groupe. Ça c’est évident.

Concrètement, qu’est-ce qui n’a pas marché sur le terrain, selon vous ?

Ce qui n’a pas marché, tout le monde le sait. C’est une équipe qui a été mal préparée, qui pêchait sur le plan physique, qui n’arrivait pas à tenir un rythme soutenu. L’équipe n’avait en fait qu’une seule mi-temps dans les jambes. Ça c’est visible. Donc sur le plan de l’organisation générale, sur le plan tactique également, on ne voyait qu’une seule mi-temps où les joueurs peuvent s’exprimer d’une manière convenable. Mais après soixante minutes, il y a eu un relâchement total parce que les joueurs ne tiennent plus. Ils ne peuvent plus tenir le rythme. Et la préparation également a été bafouée parce que si on a au niveau de l’effectif des joueurs qui sont restés pendant plus de deux mois sans jouer, ces gens-là vous les mettez à l’écart. En attendant que le coup d’envoi pour les mettre dans l’équipe. Mais ça c’est du n’importe quoi. Voilà pourquoi l’équipe a sombré. L’équipe ne pouvait pas tenir plus de soixante minutes. Et en football, si on n’est pas prêt physiquement, on ne peut pas répéter les matchs. On ne peut pas faire des rythmes soutenus. On ne peut pas imposer à l’adversaire un rythme infernal, un rythme soutenu. C’est pratiquement impossible. L’effondrement de l’équipe nationale est dû à ce déficit physique tout simplement. Mais également, il y a une très mauvaise lecture en faisant des changements de l’équipe.

Vous voulez parler de la défaite (2-3 a.p.) contre la Belgique en seizièmes de finale ?

Effectivement, parce que je ne peux pas comprendre tout d’un coup faire sortir tout notre milieu de terrain alors que le match est tiré à sa fin. Vous sortez tous les trois. Vous mettez des gens qui à leur place n’arrivent même pas à arrêter quelqu’un. Mais c’est ce qui fait que les gars-là sont venus avec des situations répétées pour nous massacrer. Et cette élimination-là est due tout simplement à une très mauvaise gestion des changements. C’est ça la vérité. Et je pense que l’entraîneur doit tirer les conséquences par rapport à ça, prendre ses responsabilités et remettre l’équipe à la nation. Je pense que nous avons dépassé le stade où il faut tergiverser. L’entraîneur (Pape Thiaw) est là. S’il a des résultats, il assume. S’il n’a pas de résultats également, il assume. C’est vrai. À un moment donné, il a gagné la Coupe d’Afrique. Mais après la Coupe d’Afrique, il n’a pas su gérer et pour en fait remettre l’équipe sur les rails. Donc il doit tirer toutes les conséquences. Nous sommes des Sénégalais de surcroît, des entraîneurs mais nous disons en fait la vérité. Il faut savoir changer un attelage qui ne répond pas aux aspirations du peuple. L’équipe nationale est un patrimoine national. Donc cette équipe doit vivre par le peuple et pour le peuple. Et non pas par les émotions des uns et des autres.

«Nous avons constaté l’envahissement, en fait, des anciens internationaux au niveau de cette Tanière. Et personne ne peut s’expliquer sur la présence de ces gens-là au niveau de la Tanière»

Quel est votre regard global sur le jeu proposé par le Sénégal ?

Il était très difficile d’analyser le jeu du Sénégal car personne ne comprenait ce que proposait l’entraîneur. Une équipe qui n’arrive pas à tenir pendant quatre-vingt-dix minutes, elle n’est pas une équipe compétitive. L’équipe du Sénégal ne propose que quarante-cinq minutes. Au-delà de ça, les joueurs ne tiennent plus. Ça c’est un problème. Vraiment, c’est une équipe qui était mal préparée, qui n’a pas été bien préparée. Des joueurs qui étaient vraiment à l’infirmerie, qui étaient en congé presque, qui ne jouaient pas pendant presque deux mois et subitement on les met en plein match pour démarrer la compétition, ça pose problème. Donc l’équipe du Sénégal que nous avons vu évoluer, vraiment était une équipe difficile à analyser dans le fond et même dans la forme. Des changements programmés. Nous avons vu des changements programmés alors que c’est le terrain qui doit déterminer ce que l’entraîneur doit faire. Le comportement des joueurs sur le terrain dicte ce que l’entraîneur doit faire, par rapport à tel changement ou pour poser des problèmes à l’adversaire. Mais l’équation que l’adversaire pose, nous n’arrivons pas à régler ce problème-là parce qu’en fait l’entraîneur n’arrive pas à déchiffrer le message correct de l’entraîneur adverse. Donc nous ne comprenons pas des changements que les gens ne voient pas venir. Des changements qui déstabilisent l’équipe, qui permettent à l’adversaire de prendre le dessus. C’est ce que nous avons pu observer.

Est-ce que le Sélectionneur a été aidé par ses adjoints ou superviseurs ?

En tout cas, nous avons vu tout sauf une bonne équipe durant ce mondial. Vraiment aucune ligne directrice, aucune cohésion, aucune cohérence dans le choix tactique, dans l’animation et même dans le contenu général. Donc c’était difficile d’analyser cette équipe sénégalaise. Cette déroute-là était déjà programmée à l’avance. C’est ce que nous avons pu voir. Objectivement, voilà ce que j’ai observé durant ce mondial par rapport à notre équipe. Bon maintenant, rien n’est trop tard de le dire avant les échéances futures, car bientôt nous allons aborder les phases éliminatoires de la Coupe d’Afrique des Nations 2027. Mais avant ça, il faut évaluer pour repartir sur de nouvelles bases.