Rapport ITIE 2025 : les zones d’ombre derrière les milliards du pétrole et du gaz

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Rapport ITIE 2025 : les zones d’ombre derrière les milliards du pétrole et du gaz

Le Sénégal confirme son entrée dans une nouvelle ère extractive. Au premier semestre 2025, le secteur minier demeure dominant avec 74 % des revenus extractifs, soit 224,45 milliards de FCFA. Dans le même temps, les revenus issus du pétrole et du gaz progressent de 65,9 %, portés notamment par l’entrée en production de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim (GTA).

Mais derrière ces chiffres, le rapport ITIE Sénégal du premier semestre 2025 fait apparaître plusieurs zones d’ombre. Si le document insiste sur les avancées du Sénégal en matière de transparence et sur son score de 89 sur 100 obtenu lors de la validation ITIE 2023, certaines données qu’il contient soulèvent des interrogations sur la qualité des procédures de contrôle, la traçabilité des recettes et la redevabilité.

Une incohérence dans le tableau central

Le premier point d’interrogation concerne le tableau consacré au « Total des revenus du secteur extractif ». Entre le premier semestre 2024 et celui de 2025, le rapport fait état d’une hausse de 66,44 milliards de FCFA, tout en affichant une variation de -58,66 %.

Or, le calcul à partir des montants indiqués aboutit à une progression de 28,1 %. Cette incohérence apparaît dans l’un des principaux tableaux du rapport, pourtant destiné à servir de référence aux parlementaires, investisseurs et citoyens.

La présence de cette erreur interroge d’autant plus qu’elle figure dans un document ayant fait l’objet d’un processus de revue par l’Administrateur indépendant, le Secrétariat technique et le Comité national ITIE.

Les 37,5 milliards de FCFA qui interrogent

Autre élément relevé dans le rapport : les 37,5 milliards de FCFA correspondant aux « revenus issus de la commercialisation de la part de production de l’État ».

Au premier semestre 2024, cette ligne affichait zéro. Un an plus tard, elle atteint donc 37,5 milliards de FCFA, dans un contexte marqué par le démarrage de la production de Sangomar et de GTA.

Le rapport précise toutefois que la part de production de l’État n’avait pas été « entièrement retracée dans les déclarations administratives et rapports d’exécution budgétaire disponibles » en 2024.

Cette précision laisse entendre que l’augmentation des recettes pétrolières ne résulte pas uniquement de la montée en puissance de la production. Elle serait également liée à un rattrapage dans la comptabilisation de recettes qui n’avaient pas été correctement retracées l’année précédente.

Autre interrogation : un écart de 2,5 milliards de FCFA apparaît entre les 37,5 milliards déclarés par PETROSEN et les 35 milliards comptabilisés par la Direction générale de la comptabilité publique et du Trésor. Le rapport explique cette différence par des cargaisons « expédiées en juin mais encaissées en juillet ».

Cet écart représente près de 7 % des recettes pétrolières de l’État sur la période et mériterait, à ce titre, davantage de précisions.

Une « assurance raisonnable » qui pose question

Le rapport conclut à une « assurance raisonnable » concernant les données communiquées. Pourtant, les éléments présentés dans le document montrent que la majorité des déclarations n’ont bénéficié que d’un faible niveau d’assurance.

Selon le rapport, 91,68 % des paiements déclarés par les entreprises et 100 % des recettes communiquées par les régies financières DGID, Douanes et Trésor sont classés au niveau d’assurance « faible ».

Plus préoccupant encore, aucune régie financière n’aurait fait signer son formulaire par un responsable habilité, contrairement aux procédures définies par le Comité national ITIE.

Du côté des entreprises, seules dix sociétés sur les 32 concernées ont signé ou certifié leurs déclarations. La société minière BOYA S.A., pour sa part, n’a pas répondu. Quelque 324 millions de FCFA de paiements sont ainsi concernés, sans qu’une conséquence particulière ne soit signalée dans le rapport.

Le rapport fait certes état d’un écart de réconciliation limité à 0,45 %. Mais cette faible différence ne permet pas, à elle seule, de garantir la fiabilité des données lorsque les procédures d’attestation présentent elles-mêmes des insuffisances.

Des contrats toujours difficiles d’accès

Autre sujet sensible : l’accès aux contrats pétroliers.

Alors que le Sénégal est désormais entré dans la phase de production de ses hydrocarbures, le rapport ITIE 2025 renvoie encore au rapport ITIE 2024, lequel renvoie à son tour à une liste publiée en décembre 2022.

Aucune nouvelle publication substantielle des contrats n’aurait donc été effectuée depuis près de quatre ans.

Cette situation est d’autant plus importante que les mécanismes de partage de la production sont complexes. Pour Sangomar, le rapport indique notamment que les opérateurs peuvent récupérer jusqu’à 75 % de la production au titre du « Cost Oil », avant le partage du « Profit Oil ».

Selon les données présentées, sur les 18 millions de barils produits au premier semestre 2025, environ 4,5 millions correspondent au « Profit Oil ». Celui-ci est partagé à hauteur de 80 % pour les contractants privés et de 20 % pour l’État.

La part de l’État dans le « Profit Oil » représente ainsi environ 5 % de la production totale, avant prise en compte des différents impôts et autres prélèvements. Le rapport estime qu’en intégrant ces derniers, la part captée par l’État atteint environ 10 % sur la période considérée.

PETROSEN face à des retards administratifs

PETROSEN détient par ailleurs une participation de 18 % dans le « Profit Oil ». Toutefois, ses flux n’auraient commencé à être « effectivement encaissés » qu’à partir de février 2025, en raison de « contraintes opérationnelles liées à l’ouverture de comptes en devises ».

Autre élément notable : les états financiers 2025 de PETROSEN étaient encore « non disponibles » au moment de l’élaboration du rapport.

GTA : des données difficiles à rapprocher

Le projet Grand Tortue Ahmeyim présente lui aussi des difficultés en matière de lisibilité des données.

Les informations sont réparties entre plusieurs unités et sources : volumes exprimés en mètres cubes par la Direction générale des hydrocarbures, données en MMBtu communiquées notamment par PETROSEN et Kosmos, ainsi que des montants exprimés en dollars.

Surtout, le rapport ne fournit pas de données détaillées sur les coûts récupérés au titre du « Cost Gas ». Or, ces informations sont essentielles pour permettre de vérifier les modalités de partage et de s’assurer du respect des intérêts de l’État.

À cela s’ajoute une créance de PETROSEN estimée à 3,7 millions de dollars, soit environ 2 milliards de FCFA, sur la société FORTESA. Cette créance remonte à l’incident du puits Sadiaratou-2 en décembre 2020 et demeure impayée plusieurs années après les faits.

Les paiements environnementaux en forte baisse

Autre signal qui interpelle : l’évolution des paiements environnementaux.

Ceux-ci passent de 0,97 milliard de FCFA au premier semestre 2024 à seulement 0,10 milliard au premier semestre 2025, soit une baisse de 90,16 %.

Pourtant, le rapport n’apporte pas d’explication détaillée dans son sommaire exécutif sur cette diminution particulièrement importante.

Cette évolution mérite d’autant plus d’être examinée que la période coïncide avec le démarrage de deux grands projets offshore, Sangomar et GTA.

Le défi de la transparence après l’entrée dans l’ère pétrolière

Au terme de l’analyse, le rapport ITIE du premier semestre 2025 confirme une réalité : le Sénégal est désormais pleinement engagé dans l’exploitation de ses ressources pétrolières et gazières.

Les chiffres témoignent de cette nouvelle donne, avec 18 millions de barils produits au premier semestre 2025, des cargaisons de GNL expédiées vers plusieurs marchés internationaux et une progression significative des recettes extractives.

Mais cette montée en puissance économique pose parallèlement un défi majeur : celui de la transparence.

Entre déclarations insuffisamment certifiées, contrats dont l’accès demeure limité, écarts entre les données de PETROSEN et celles du Trésor, retards dans la disponibilité de certains documents financiers et baisse spectaculaire des paiements environnementaux, plusieurs questions restent en suspens.

Le Sénégal a désormais franchi le cap de la production pétrolière et gazière. Reste à franchir celui d’une transparence pleinement documentée et vérifiable.