Former sans produire : la longue dérive du système éducatif sénégalais

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CONTRIBUTION
Former sans produire : la longue dérive du système éducatif sénégalais

Le débat resurgit périodiquement, avec la régularité d’un symptôme : les difficultés économiques des pays africains s’expliqueraient par un excès de littéraires et un déficit de scientifiques. Le Président Macky Sall lui-même a porté cette thèse dans l’espace public sénégalais, suivi par une cohorte de commentateurs qui y voient une clé d’explication commode. Le propos a le mérite apparent de la simplicité. Il a surtout le défaut de confondre les effets avec les causes, et de détourner l’attention du véritable nœud du problème. Car la question n’est pas de dénombrer les littéraires ou les scientifiques sortant de nos universités : elle est de comprendre pourquoi l’ensemble du système éducatif fonctionne en déconnexion avec l’appareil productif, et pourquoi cette déconnexion persiste malgré des décennies de réformes annoncées.

La généalogie coloniale du malentendu
Les racines de cette désarticulation plongent dans l’histoire coloniale. L’école coloniale française en Afrique occidentale, de William Ponty aux établissements d’enseignement fédéraux, n’a jamais été conçue pour former des producteurs, des techniciens ou des industriels. Elle était un instrument de fabrication d’auxiliaires administratifs : interprètes, commis, instituteurs, agents de santé subalternisés, capables de faire fonctionner l’appareil colonial à moindre coût. La hiérarchie symbolique qui en a résulté (la prééminence du diplôme généraliste sur la compétence technique, du bureau sur l’atelier, de l’administration sur la production) n’est pas un accident culturel : c’est un héritage structurel que les indépendances n’ont pas démantelé mais prolongé, souvent en l’amplifiant. L’université de Dakar, créée en 1957 comme extension de l’université métropolitaine, a été pensée pour reproduire des élites administratives et non pour engendrer un tissu technique et industriel. Cette matrice originelle n’a fondamentalement pas changé.

L’illusion du rééquilibrage des filières
Poser le problème en termes de rééquilibrage entre filières littéraires et scientifiques relève d’une erreur de catégorie. Dans les économies industrialisées, cette opposition n’a pas la même charge, précisément parce que les deux familles de compétences trouvent leur emploi dans un tissu économique diversifié. L’Allemagne dont le système dual (alternance entre entreprise et école technique) est régulièrement cité en modèle, forme des littéraires qui alimentent des industries culturelles, éditoriales et médiatiques représentant près de 3% du Pib, et des techniciens dont la compétence structure un appareil manufacturier parmi les plus performants au monde. La Corée du Sud qui, dans les années 1960, présentait des indicateurs éducatifs comparables à ceux du Sénégal, a délibérément aligné sa politique éducative sur une stratégie industrielle séquencée : industries légères d’abord, puis chimie lourde et construction navale, puis électronique et semi-conducteurs. Le système éducatif ne précédait pas l’industrialisation : il en était l’instrument. Le point commun de ces expériences n’est pas la domination d’une filière sur l’autre, mais l’existence d’un projet industriel qui confère une fonctionnalité à toutes les formations.

Le maillon technique : une dévalorisation qui n’est pas culturelle
Le maillon le plus révélateur de cette désarticulation est celui de la formation technique et professionnelle. Dans toute économie productive, la structure des compétences repose sur une base large de techniciens qualifiés, encadrés par des ingénieurs et appuyés par des chercheurs. Cette pyramide est une condition nécessaire : ce sont les techniciens qui font fonctionner les machines, assurent la maintenance, traduisent concrètement les conceptions en processus opérationnels. Au Sénégal, les données de la Direction de la formation professionnelle indiquent que le pays forme environ 40 000 apprenants par an dans les structures d’enseignement technique et de formation professionnelle. Cela correspond à une population en âge de travailler que le Rgph-5 de 2023 évalue à près de 10, 8 millions de personnes (soit 61, 3% de la population totale). Ce chiffre donne un ratio d’environ 3, 7 apprenants en formation technique pour 1000 actifs potentiels, très inférieur à celui des pays à forte base industrielle. Les filières techniques sont socialement dévalorisées, perçues comme des voies de relégation pour les élèves en difficulté, et non comme des parcours d’excellence. Cette dévalorisation n’est pas une donnée culturelle immuable : elle est le produit d’un système qui, historiquement, n’a jamais associé la compétence technique à la mobilité sociale ascendante. Là où l’Etat a investi massivement dans la formation technique (Vietnam, Malaisie, Ethiopie plus récemment dans le secteur textile), la perception sociale a suivi, parce que les débouchés concrets ont rendu la filière attractive.

Ce que «travailler» veut dire : les pièges de la mesure
Mais, pour mesurer l’ampleur réelle du défi de la formation, encore faut-il savoir de quoi l’on parle lorsqu’on évoque la «population active» ou les «personnes en âge de travailler». Les catégories statistiques internationales, forgées par le Bureau international du travail pour des économies à dominante salariale formelle, produisent des distorsions considérables lorsqu’on les applique aux réalités africaines. Selon la définition stricte du Bit, est «occupée» toute personne ayant travaillé ne serait-ce qu’une heure dans la semaine de référence. En conséquence, une femme qui a vendu quelques fruits au bord d’une route pendant une matinée, un jeune qui a effectué une course rémunérée de manière occasionnelle, un aide familial non rémunéré dans l’exploitation agricole de ses parents : tous sont comptabilisés comme «occupés» au même titre qu’un ingénieur salarié dans une entreprise formelle. C’est la raison pour laquelle le taux de chômage du Sénégal, selon la définition du Bit, s’établit autour de 2, 7% (estimation Banque mondiale, 2025) ; un chiffre qui ne reflète aucune réalité vécue et qui, pris isolément, pourrait laisser croire à une situation de quasi-plein emploi. L’Ansd, consciente de cette distorsion, recourt à un «taux de chômage élargi» qui inclut les personnes découragées (celles qui souhaitent travailler mais ne cherchent plus activement, faute de perspectives ou d’information sur les opportunités disponibles) : ce taux atteint 23, 3% au quatrième trimestre 2025. L’écart entre les deux mesures (plus de 20 points) est en soi un indicateur de l’inadéquation du cadre statistique standard.

Les trois visages du non-emploi
Derrière ces chiffres agrégés, se cachent en réalité trois situations très différentes, que les politiques de formation doivent impérativement distinguer si elles veulent avoir une quelconque prise sur le réel. La première situation est celle des personnes qui ont perdu un emploi et en cherchent un autre : ce sont les chômeurs au sens classique du terme, statistiquement les mieux saisis, mais numériquement minoritaires dans un pays où l’emploi formel ne concerne qu’une fraction restreinte de la population active. Ce sont souvent des personnes qui ont connu le secteur formel ou semi-formel et dont la requalification suppose des dispositifs ciblés de reconversion.
La deuxième situation, bien plus massive, est celle des personnes qui n’ont jamais véritablement travaillé au sens productif du terme et qui sont pourtant aptes à le faire : jeunes sortis du système éducatif sans insertion, adultes n’ayant jamais accédé au marché du travail formel, femmes que les contraintes domestiques maintiennent hors de toute activité rémunérée structurée. Le Rgph-5 révèle que 46, 8% des jeunes de 15-24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, et que le taux d’occupation habituel n’est que de 33, 7% de l’ensemble de la population en âge de travailler. Ces personnes ne sont pas «chômeuses» au sens du Bit (elles ne déclarent pas de recherche active), mais elles ne sont pas non plus «inactives» par choix : elles occupent cette zone grise que les statisticiens appellent le «halo du chômage», un espace où le découragement, l’absence d’information et la précarité des perspectives rendent la notion même de «recherche d’emploi» dépourvue de sens concret.

La troisième situation est celle, tout aussi préoccupante, des personnes formellement «occupées» mais enfermées dans un informel de subsistance à rendement quasi nul. Près de la moitié des actifs sénégalais (49, 6%) évoluent dans le secteur informel, où la qualification est empirique, non certifiée, sans passerelle vers des compétences reconnues. Le secteur formel privé ne représente que 17, 1% de l’emploi total. Pour ces travailleurs de l’informel, le problème n’est pas l’absence d’activité : c’est l’absence de qualification structurée, qui les maintient dans une trappe à sous-productivité dont ils ne peuvent sortir sans dispositifs spécifiques de certification et de requalification.
Le défi de la formation technique, lorsqu’on le saisit dans toute sa complexité, ne se réduit donc pas à la question du flux annuel de 40 000 apprenants sortant des structures d’enseignement technique. Il englobe la qualification initiale de millions de personnes que le système éducatif n’a jamais préparées à une insertion productive, la requalification de travailleurs de l’informel dont les compétences empiriques pourraient être valorisées et certifiées, et la reconversion de ceux qui ont perdu un emploi dans un contexte de transformation économique. C’est l’ensemble de cette architecture qui fait défaut, et c’est son absence qui transforme le débat sur les filières en exercice de déplacement du problème.

La désarticulation comme produit de rapports de force
Il serait naïf de traiter cette désarticulation comme un simple défaut de planification ou un retard à rattraper. Elle est le produit d’une économie politique qu’il convient d’analyser sans complaisance. Plusieurs catégories d’acteurs tirent bénéfice, directement ou indirectement, du maintien du statu quo. Les élites administratives et politiques dont la reproduction sociale passe par le diplôme généraliste et l’accès aux fonctions publiques, n’ont aucun intérêt structurel à revaloriser la filière technique. Les bailleurs de fonds internationaux, qui financent des réformes éducatives souvent déconnectées des stratégies industrielles nationales, privilégient des indicateurs de scolarisation quantitatifs (taux brut de scolarisation, parité filles-garçons) au détriment de l’adéquation formation-emploi. Les corps enseignants universitaires dont les logiques corporatistes résistent aux restructurations disciplinaires, protègent des filières dont l’utilité productive est devenue marginale. Le secteur privé lui-même, largement constitué d’activités commerciales et importatrices plutôt que productrices, ne génère pas la demande de compétences techniques qui forcerait l’adaptation du système. La désarticulation n’est donc pas un accident : elle est un équilibre, certes sous-optimal pour le développement, mais fonctionnel pour les intérêts qui le maintiennent.

Le Sénégal : une économie de services sans base productive
Le cas du Sénégal illustre cette situation avec une clarté particulière. L’industrie manufacturière représente environ 14% du Pib sénégalais, un ratio stable depuis deux décennies et nettement inférieur à celui des pays qui ont réussi des transitions productives (le Vietnam dépasse 25%, le Bangladesh 21%). Les services, en particulier les télécommunications, la finance et le commerce, constituent l’essentiel de la croissance, mais ce sont des secteurs à faible intensité d’emploi qualifié, qui n’absorbent qu’une fraction des cohortes de diplômés. En parallèle, le taux de chômage des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur oscille, selon les enquêtes de l’Ansd, autour de 16 à 20%, avec des durées d’insertion qui dépassent fréquemment trois ans. Dans un tel contexte, il est structurellement inévitable que les diplômés, toutes filières confondues, se retrouvent face à un marché du travail étroit et saturé. Former davantage de scientifiques sans transformer l’appareil productif reviendrait à multiplier les compétences dans un environnement incapable de les employer : le problème se déplacerait sans se résoudre.

L’absence de stratégie industrielle comme variable déterminante
La variable déterminante, celle que le débat sur les filières occulte systématiquement, est l’absence d’une stratégie industrielle cohérente, séquencée et effectivement mise en œuvre. Le Sénégal a produit, depuis les années 1990, une série de documents stratégiques (Sca, Pse, Pacte national de stabilité et de croissance) dont aucun n’a été accompagné d’une politique éducative explicitement calibrée sur des objectifs industriels précis. Les secteurs dits prioritaires changent au gré des alternances politiques et des modes internationales. L’agro-industrie, régulièrement invoquée comme axe de transformation, ne dispose toujours pas d’un réseau de centres de formation technique spécialisés comparables aux instituts polytechniques que l’Ethiopie ou le Rwanda ont développés pour accompagner leurs parcs industriels. L’exploitation des hydrocarbures (pétrole et gaz) pose la même question avec une acuité redoublée. En effet, les compétences techniques nécessaires à l’exploitation, à la maintenance et à la transformation locale de ces ressources ne s’improvisent pas. Par ailleurs, le délai entre la formation d’un technicien qualifié et son insertion productive est d’au minimum quatre à cinq ans. Tant que la politique éducative restera découplée de la politique industrielle, les universités continueront de fonctionner comme des machines à produire des diplômes sans destination productive identifiée.

Réhabiliter l’idée de production
Au-delà des dispositifs institutionnels, c’est l’idée même de production qu’il convient de réhabiliter dans l’imaginaire collectif et dans les priorités de l’action publique. L’économie politique des pays africains, et du Sénégal en particulier, a longtemps valorisé les fonctions de médiation (commerce, importation, courtage, intermédiation administrative) au détriment des fonctions de transformation matérielle. Cette hiérarchie symbolique et économique se retrouve dans la structure même du Pib : le commerce représente près de 20% de la valeur ajoutée, contre moins de 8% pour l’industrie manufacturière hors extraction et Btp. Elle se retrouve également dans les aspirations professionnelles des jeunes diplômés, pour qui la réussite sociale reste associée au bureau, au costume et à la fonction publique, bien davantage qu’à l’atelier, à l’usine ou au laboratoire. Aucune réforme curriculaire ne pourra, à elle seule, modifier cet équilibre. Seule une transformation réelle de la structure productive, générant des emplois industriels visibles, correctement rémunérés et socialement valorisés, est à même de déplacer les représentations. Ce n’est pas l’éducation qui crée l’économie : c’est l’économie qui, en se transformant, finit par reconfigurer les systèmes de formation.
Le débat entre filières littéraires et scientifiques est, au fond, l’expression d’une interrogation plus profonde que les sociétés africaines peinent encore à formuler explicitement : quel type d’économie le continent veut-il construire, et quel ordre de priorités est-il prêt à imposer pour y parvenir ? L’expérience historique enseigne que les transitions productives réussies n’ont jamais résulté d’un simple rééquilibrage des filières éducatives : elles ont requis des Etats capables de définir des priorités industrielles, d’y investir durablement et de soumettre le système éducatif à ces priorités. L’équation est à la fois simple à énoncer et redoutablement difficile à résoudre : elle suppose de passer d’un Etat qui gère à celui qui produit, et d’un système éducatif qui délivre des diplômes à un système qui fabrique des compétences opérationnelles. Le nombre de littéraires ou de scientifiques sortant de l’université Cheikh Anta Diop sera, dans cette perspective, un indicateur secondaire : ce qui comptera sera la capacité de l’économie sénégalaise à offrir à chacun d’entre eux un horizon productif crédible, ce qui suppose une transformation dont l’ampleur dépasse de très loin la réforme des curricula.
Chérif Salif SY

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