Il existe dans la vie des nations, des moments révélateurs. Des moments où les actes du pouvoir éclairent brutalement le sens réel des promesses d’hier. Des moments où l’on découvre que derrière les discours de rupture et de refondation, se cache parfois une vieille tentation politique. C’est celle d’adapter les règles de la République aux intérêts d’un homme.
Ce que donne aujourd’hui à voir le Groupe parlementaire Pastef appartient malheureusement à cette catégorie de révélations politiques. Car nous ne sommes plus au stade des rumeurs, ni des intentions. La proposition de loi a désormais été déposée sur la table du président de l’Assemblée nationale. Autrement dit, ce qui relevait hier de la spéculation politique devient aujourd’hui un acte institutionnel concret. Cette réalité donne à la situation une gravité nouvelle. Selon les informations rendues publiques, cette proposition de loi vise à modifier certaines règles afin de permettre à leur leader, Ousmane Sonko, de pouvoir être candidat à l’élection présidentielle de 2029.
La gravité d’une telle initiative dépasse de loin la personne du Premier ministre. Elle touche à l’essence même de la loi républicaine. Car une loi digne de ce nom n’est jamais écrite pour un individu. Elle est conçue pour la collectivité, pour la durée, pour l’intérêt général. Elle doit s’appliquer de manière impersonnelle à tous les citoyens, sans distinction ni privilège.
Lorsqu’une majorité parlementaire commence à remodeler les règles du jeu politique pour résoudre la situation personnelle d’un leader, la loi cesse d’être un principe. Elle devient un instrument. Et c’est précisément là que se situe le malaise.
Le Sénégal s’est toujours distingué par une tradition institutionnelle relativement solide dans la région. Cette tradition repose sur un principe simple : les règles précèdent les hommes, et non l’inverse. Lorsque les règles commencent à suivre les ambitions individuelles, la République entre dans une zone dangereuse où la loi cesse d’être une garantie pour devenir une commodité politique.
Or, dans un Sénégal confronté à des urgences multiples, l’Assemblée nationale devrait être mobilisée sur des questions infiniment plus pressantes.
Dans les campagnes, les producteurs d’arachide attendent toujours une véritable politique de transformation agricole capable de sortir le monde rural de la précarité chronique. Les promesses de souveraineté alimentaire restent encore largement à concrétiser.
Dans les écoles publiques, les tensions entre l’Etat et les enseignants continuent de menacer la stabilité du système éducatif. Les revendications sur les carrières, les rappels financiers et les engagements non respectés alimentent une crise sociale qui fragilise l’avenir de milliers d’élèves.
Dans les hôpitaux publics, les plateaux techniques demeurent insuffisants, et l’accès aux soins reste une épreuve pour de nombreux citoyens.
Dans les marchés, le coût de la vie ne cesse de peser davantage sur des ménages déjà fragilisés. Le prix des denrées alimentaires, du transport et de l’énergie étouffe progressivement le pouvoir d’achat.
Même le gouvernement prépare déjà les esprits à des jours difficiles. La flambée possible des prix du pétrole, liée aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient, est évoquée comme une menace sérieuse pour l’économie nationale.
Voilà les urgences du pays.
Voilà les priorités qui devraient mobiliser l’Assemblée nationale.
Et pourtant, l’une des premières grandes initiatives parlementaires de la majorité semble être une loi destinée à résoudre l’équation politique d’un seul homme.
Mais le problème ne s’arrête pas là.
Une réforme touchant aux règles électorales et à l’éligibilité présidentielle devrait, dans toute démocratie mature, faire l’objet d’une concertation nationale large. Les partis politiques, la Société civile, les juristes, les universitaires et les institutions de régulation devraient être associés à une réflexion sérieuse sur l’évolution des règles du jeu démocratique.
Rien de tel ne semble envisagé.
Les autres acteurs politiques ne sont ni consultés ni associés. Comme si les règles fondamentales de la compétition démocratique pouvaient être redéfinies à huis clos par une majorité parlementaire momentanée pour résoudre une équation partisane.
Une telle démarche installe une logique dangereuse. Elle suggère que les institutions de la République peuvent être remodelées au gré des rapports de force politiques du moment.
Or, les institutions ne doivent jamais être les instruments d’un parti. Elles doivent être les garanties de tous.
Dans le même temps, d’autres questions essentielles attendent des réponses claires du Parlement. Parmi elles, figure notamment la question des Trs, mis en place et supportés par les citoyens sans que des explications claires et transparentes n’aient été fournies au Peuple sénégalais. Des prélèvements sont opérés, des charges nouvelles apparaissent, mais l’opinion publique peine encore à comprendre la finalité exacte de ces mécanismes et leur impact réel sur les finances publiques et sur le quotidien des ménages.
L’Assemblée nationale devrait être le lieu où ces questions sont éclairées, débattues et expliquées au Peuple.
Il en est de même pour certaines affaires qui continuent de susciter interrogations et inquiétudes dans l’opinion publique, notamment celles qui touchent des structures stratégiques comme l’Onas et l’Aser. Ces institutions jouent un rôle essentiel dans la vie quotidienne des Sénégalais. L’une est chargée de l’assainissement, question cruciale pour la santé publique et la dignité des villes. L’autre est au cœur de l’électrification rurale, donc du développement économique et social des territoires.
Lorsque des interrogations surgissent autour de telles structures, le Parlement devrait immédiatement se saisir de ces dossiers, exercer son pouvoir de contrôle, auditionner les responsables concernés et informer clairement les citoyens. C’est cela la mission fondamentale d’une Assemblée nationale. Pas de fabriquer des lois circonstancielles pour résoudre les contraintes politiques d’un leader.
Cette initiative soulève également une autre question, plus politique celle-là. Elle renvoie à la manière dont Ousmane Sonko exerce aujourd’hui les responsabilités qui sont les siennes. Car l’homme pour lequel certains souhaitent remodeler la loi est déjà au sommet de l’appareil exécutif. En tant que Premier ministre, il dispose d’un pouvoir considérable pour impulser des réformes, coordonner l’action gouvernementale et apporter des réponses concrètes aux difficultés du pays. Or, depuis son arrivée à la Primature, le bilan managérial reste pour le moins préoccupant.
L’opinion publique n’a pas vu émerger une véritable méthode de gouvernance, ni une capacité de rassemblement à la hauteur des défis nationaux. Ce qui domine plutôt dans l’espace public, ce sont des déclarations de fermeté, des mises en garde répétées, et parfois des menaces adressées à des adversaires réels ou supposés.
La gouvernance d’un Etat ne se résume pas à la rhétorique de la confrontation. Un Premier ministre est d’abord un chef d’orchestre de l’action publique. Il rassemble, il organise, il apaise et il construit. Lorsqu’un dirigeant donne le sentiment de gouverner davantage par la tension que par la maîtrise, il fragilise la confiance nationale. Victor Hugo écrivait que «la forme, c’est le fond qui remonte à la surface». La manière dont on exerce le pouvoir révèle toujours la conception que l’on se fait de l’Etat. Or, un Etat solide ne gouverne pas par l’intimidation. Il gouverne par la compétence, par la mesure et par la capacité à résoudre les problèmes concrets des citoyens.
Dans ces conditions, vouloir modifier les règles de la République pour préparer une candidature future apparaît comme une inversion troublante des priorités. Avant de vouloir écrire l’avenir électoral, encore faut-il démontrer sa capacité à gérer le présent.
Les Sénégalais attendent aujourd’hui des résultats tangibles sur l’emploi, sur le coût de la vie, sur l’agriculture, sur l’éducation, sur la transparence de la gestion publique et sur les mécanismes financiers qui pèsent sur leurs ressources. Ils attendent aussi que leurs représentants leur disent la vérité sur la gestion des ressources publiques, sur les affaires qui agitent les institutions et sur les choix économiques qui engagent leur avenir.
Ils n’attendent pas que l’Assemblée nationale se transforme en atelier de fabrication de lois destinées à sécuriser les ambitions d’un leader politique.
Montesquieu rappelait avec justesse qu’«une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste».
La République ne doit jamais être taillée sur mesure.
Lorsqu’une loi commence à porter l’ambition d’un homme, ce n’est plus la démocratie qui avance. C’est la personnalisation du pouvoir qui commence à écrire l’histoire.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
La loi pour un homme, l’oubli pour un peuple
12:41
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