OPINION – Hamidou Anne : Boris, cette haine qu’il ne saurait cacher

12:57
CONTRIBUTION
OPINION – Hamidou Anne : Boris, cette haine qu’il ne saurait cacher

A propos de la visite à Dakar du Président Macky Sall, Boubacar Boris Diop a le droit de médire : «On aura aussi remarqué que les grands responsables de son parti ne sont pas allés l’accueillir.» L’écrivain a ce même droit de trouver que «Sonko et Pastef sont parmi les meilleures choses qui soient arrivées à ce pays depuis notre indépendance». A la Déclaration universelle des droits de l’Homme, il s’agirait d’ajouter que tout homme a le droit de se couvrir de ridicule, fût-il un grand écrivain. La familiarité avec les Lettres ne préserve jamais de la mesquinerie et du ridicule.
En défendant la vulgarité et la violence en politique, l’écrivain sénégalais s’inscrit dans la continuité de son œuvre : se mettre au chevet des tyrans pour nourrir un agenda subversif. Les «faux rebelles», qu’évoque Philippe Bernier Arcand dans un bel essai paru il y a quelques années, sont de grands amateurs du comique de répétition, connus pour leur cohérence et leur fidélité à de curieuses affinités.
Récemment, l’ouvrage du journaliste Ousmane Ndiaye a mis à nu l’imposture de bon nombre d’intellectuels africains, à l’aise dans les salons feutrés des palais, mais prompts à sanctifier ceux qui banalisent la violence, brutalisent leur peuple et ferment les espaces de liberté au nom du nationalisme. Chez ces penseurs, dans un fantasme morbide du Grand Soir, il y a une propension à défendre les satrapes et les putschistes, si ces derniers flétrissent la France, renient la démocratie et haranguent les foules par des discours faussement souverainistes.
Dans l’entretien accordé au média Impact, Boubacar Boris Diop exprime sa béate admiration pour M. Sonko, qu’il compare à Mamadou Dia et à Cheikh Anta Diop. Les valables épigones de ces derniers apprécieront la remarque de l’écrivain, rejoignant ainsi un économiste qui expliquait que Ousmane Sonko était plus impor­tant que Nelson Man­dela. Une ancienne ministre est, elle, allée plus loin en prêtant à son chef une sainteté pourtant exclusivement dévolue au Prophète Mohamed (Psl). Ces excès révèlent quel­que chose d’étrange chez les admirateurs zélés du chef de Pastef, qui relève d’un art convenu de la mesure…
Tout au long de l’interview accordée à Impact, M. Diop multiplie les propos renversants, les calomnies, les contrevérités et les attaques grossières contre les acteurs politiques et les membres de la Société civile qui ont le tort de tenir un discours critique à l’encontre du «guide» autoproclamé.
Par ignorance ou par déni, l’écrivain déclare que la fidélité de Sonko à «ses idées, principes et engagements» est à l’origine de ses bisbilles avec son ancien allié. Il convient ici de rappeler à l’écrivain que l’homme qui avait qualifié les fonds politiques de «haram» s’est arrogé, deux ans durant, 1, 7 milliard par trimestre de ces sous devenus subitement licites. Celui-là même qui avait promis la suppression des agences n’en a pas supprimé une seule. Le même qui avait juré «la main sur le cœur» qu’il allait faire voter l’abrogation de la loi d’amnistie a été chef du gouvernement sans y toucher. Actuellement au Perchoir, il dirige 130 députés sans jamais soumettre l’abrogation au vote. La renégociation des contrats pétrogaziers, l’institution d’un juge des libertés, la fin des arrestations arbitraires, celle du franc Cfa sont autant de promesses qui ont été jetées aux oubliettes dès que le parti Pastef est arrivé au pouvoir. A la place, nous avons observé une valorisation de la richesse ostentatoire : voyages en jets privés, tournées avec l’avion de commandement, meetings intempestifs au Sénégal et en Europe, recrutement massif de transhumants…
Du point de vue des valeurs, le parti Pastef est à l’origine d’un recul démocratique sévère : volonté assumée d’érection d’un parti-Etat, brutalité dans les universités, menaces sur les magistrats, désordre au cœur des institutions, fragilisation de la parole du Sénégal à l’international. Sans oublier le mensonge dit de la «dette cachée», qui a ruiné un quart de siècle d’efforts et fait du Sénégal un Etat voyou, à la marge du système économique international et soumis aux marchés financiers. L’auteur de ces propos, à l’époque Premier ministre, est revenu pour se dédire, après avoir ruiné la signature du Sénégal. Pour Sonko et Faye, la gouvernance relève d’un enjeu ludique : des slogans, quelques logos et une incapacité notoire à transformer qualitativement la vie des citoyens.
M. Diop est revenu à la traditionnelle marotte des afro-souverainistes et a accusé le Premier ministre -qui a été co-promoteur du mensonge de la «dette cachée»- d’être un «fervent partisan» du franc Cfa. Il convient de rappeler à Boubacar Boris Diop que Al Aminou Lô avait été choisi par Ousmane Sonko lui-même comme Secrétaire général du gouvernement. Les deux ont siégé ensemble dans le même gouvernement et mis en œuvre la même politique deux années durant, sans rien renier, sur le fond, de leurs engagements vis-à-vis de l’Uemoa et des partenaires techniques et financiers. Je comprends que la question du franc Cfa soit un pan important du discours afro-souverainiste, mais la critique de la monnaie ne dispense guère de l’exercice de rigueur attendu du travail d’un penseur de ce calibre.
Je dois cependant avouer que j’ai apprécié chez M. Diop, le rappel du lien ombilical qui existe entre la violence verbale et la violence physique. Sur ce point, il a raison de donner l’exemple rwandais, où la déshumanisation par les mots a accouché d’une déshumanisation par les actes les plus barbares en 1994.
Mais sur ce point aussi crucial de la violence en politique et dans la société, il s’agit de lui rafraîchir la mémoire. Ous­mane Sonko est l’homme politique le plus violent de l’histoire du Sénégal. Il a appelé à fusiller les anciens présidents de la République du Sénégal, ar­guant que les tuer serait conforme aux principes de l’islam. Il a donné ordre à ses partisans de piller les domiciles privés des membres de l’ancienne majorité pour y voler des milliards. Il a incité, le 24 février 2019, ses partisans à attaquer les sièges de Futurs Médias et de la 2STv. L’opposant d’alors a osé dire : «Macky Sall n’aime pas la Casamance et les Diolas», tout en promettant à l’ancien Président, décidément très magnanime, le sort de Samuel Doe. Au pouvoir, la stratégie de menace et de dénigrement de M. Sonko s’est poursuivie. Il a annoncé vouloir «effacer» les opposants et les activistes de la Société civile, et avoué, à la tribune de l’Assemblée nationale, qu’il s’immiscerait désormais dans le travail de la Justice. Les membres de l’opposition sont traités de «tapettes» et de «résidus», et les gens de la Société civile de «fumiers».
L’homme qui critique la violence, à juste titre, a pourtant signé une tribune trois jours après l’incendie de l’université, en juin 2023, sans mentionner une seule fois dans le texte cet acte barbare, digne des régimes fascistes et nazis. Des intellectuels, écrivains et universitaires qui s’emmurent dans le silence devant une bibliothèque, une école de journalisme, des amphithéâtres en flammes n’ont-ils pas renoncé à leur simple humanité ?
Dans la dernière partie de son entretien, sur les sujets internationaux, M. Diop fait preuve d’une incroyable cécité au sujet de la situation du Sahel. Il réitère son admiration pour les juntes de l’Aes, qui ont arraché le pouvoir à des régimes civils et se maintiennent depuis par les exécutions sommaires, les arrestations de personnalités critiques de leur action et l’agitation du spectre du complot occidental. Invo­quer la souveraineté des Etats quand, dans la même veine, on ignore la souveraineté du Peuple, son droit de se choisir ses propres dirigeants, de disposer d’une opposition, de médias libres et d’une Société civile, relève d’une conception hémiplégique de la démocratie et d’une négation de l’Etat de Droit. Pas un mot sur Mo­hamed Bazoum, Président démocratiquement élu du Niger, pris en otage par des putschistes depuis juillet 2023. Pas non plus la moindre mention de Me Guy Hervé Kam, pourtant avocat de Ousmane Sonko, embastillé au Burkina Faso au mépris de toutes les règles de Droit et d’humanité.
L’entretien de Boubacar Boris Diop est consternant de légèreté, d’erreurs factuelles et de manipulations grossières. Mais il a certainement le mérite de donner à voir le nouvel outillage des intellectuels proches de Pastef, après leur silence deux ans durant sur toutes les dérives du régime.
D’abord, ils comptent invoquer la révolution trahie par Bassirou Faye, appeler à l’unité de la base radicalisée pour retourner aux urnes avec la même orientation extrémiste, violente et antirépublicaine, et ainsi parachever la «révolution» en 2029. Seulement, cette stratégie risque de se heurter à deux écueils : d’une part, le bilan proche du néant de Sonko qui, en deux ans au pouvoir, s’est davantage illustré par les injures, les menaces et les anathèmes que par l’ardeur au travail et les résultats attendus d’un homme d’Etat ; d’autre part, la péremption qui guette tout responsable politique bavard, belliqueux et habitué aux contrevérités. L’incompé­tence de M. Sonko, désormais mué en marchand ambulant de cartes de membre, est constatée par tous.
Ensuite, ils misent sur la diabolisation de l’opposition républicaine, surtout de l’Alliance pour la République, pour réduire le jeu politique à un face-à-face entre Sonko et Faye qui, je le rappelle, constituent les deux faces de la même médaille d’incompétence et de vacuité.
Les panégyriques de Bou­bacar Boris Diop font sourire, mais ils masquent mal la cruelle réalité. Nous avons au Sénégal une caste d’intellectuels soumis, habitués aux excès fielleux et peu soucieux de la distance qui permet de mieux appréhender le cours politique actuel. Ils peuvent défendre un leader africain réélu pour un 5e mandat et vouer aux gémonies un autre qui a quitté volontairement le pouvoir.
Un pays va vers l’effondrement quand ses penseurs n’ont plus pour boussole que la haine et l’aigreur.
Hamidou ANNE
Coordonnateur national de la
Cellule Analyses et Prospective de l’Apr