Senelec, 1086 milliards de pertes estimées, et le compteur tourne toujours Par Bachir Fofana

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Senelec, 1086 milliards de pertes estimées, et le compteur tourne toujours Par Bachir Fofana

Bienvenue au grand bal des milliards. Au Sénégal, ils entrent en scène par milliers, font quelques pas sous les projecteurs, puis disparaissent avant le rappel. Après les 1000 milliards annoncés par Ousmane Sonko en novembre 2024 et toujours introuvables, voici 1086 autres milliards correspondant à la valeur estimée des pertes d’énergie de la Senelec. Les rapports officiels font apparaître 925 milliards de F Cfa de pertes cumulées entre 2019 et 2025 ; en reconduisant pour 2026 le niveau observé en 2025, l’addition atteindrait 1086 milliards. Un détail, évidemment. Dans un pays où les détails se comptent désormais en centaines de milliards, il serait presque grossier de sortir la calculatrice. Pourtant, derrière les centrales, les capacités installées et les ambitions énergétiques nationales, ces pertes concernent directement les contribuables, les entreprises, les consommateurs et l’Etat lui-même.

Entre 2019 et 2026, la Senelec aura produit 49 437 GWh et en aura vendu 40 408. Quelque 9029 GWh manquent donc à l’appel. Une partie s’est perdue dans les câbles, ce qui arrive même aux électrons les mieux élevés. Le reste se partage entre fraudes, branchements irréguliers, erreurs de comptage et défauts de facturation : une impressionnante chaîne de solidarité dans laquelle chacun semble avoir contribué à faire disparaître un peu d’électricité. Au prix moyen du kilowattheure retenu dans le calcul, cette énergie non vendue représenterait plus de 1086 milliards de F Cfa. La physique plaide coupable pour une partie ; pour le reste, il faudra sans doute convoquer l’administration.

En termes simples, cette énergie perdue équivaut à la production qu’aurait pu fournir, sur huit ans, une centrale de 143 MW disponible 90% du temps. Une telle installation représenterait un investissement de l’ordre de 110 à 120 milliards de francs Cfa et pourrait alimenter environ 300 000 ménages. Aucun investisseur sensé n’accepterait de financer un actif dont toute la production disparaîtrait avant d’être facturée. L’entreprise nationale, elle, s’accommode, année après année, de pertes d’une ampleur comparable, avec une constance qui force l’admiration.

Tapis roulant à 160 milliards par an

On me répondra, avec le sérieux réservé aux bonnes nouvelles administratives, que le taux de pertes a reculé. C’est exact : il passe de 18, 86% en 2019 à 16, 94% en 2025. L’effort de la Senelec et de ses équipes mérite d’être salué. Applaudissons donc, mais sans lâcher la calculatrice. Car, pendant que le pourcentage s’améliore, la production grimpe de 4454 à 7486 GWh, soit 68% de hausse, et les pertes annuelles passent de 840 à 1268 GWh. Leur valeur estimée bondit ainsi de 90 à 160 milliards de F Cfa par an. Aaron Levenstein comparait les statistiques au bikini : ce qu’elles révèlent est suggestif, ce qu’elles dissimulent est essentiel. Ici, elles révèlent un taux en baisse et dissimulent poliment une facture en hausse. La Senelec court donc de plus en plus vite sur un tapis roulant à 160 milliards par an. Le pourcentage rassure ; le volume, lui, présente l’addition.

Car chaque kilowattheure perdu possède cette vieille manie de valoir de l’argent. Additionnés sur plusieurs années, les écarts deviennent des dizaines, puis des centaines de milliards de francs Cfa : de quoi financer des infrastructures, améliorer le service, alléger les subventions ou soutenir l’investissement industriel. Dans une entreprise ordinaire, une telle fuite déclencherait une mobilisation générale. Ici, comme elle dure depuis plusieurs années, elle semble avoir obtenu le statut plus confortable d’habitude. Il reste pourtant une question presque naïve : pourquoi les solutions disponibles n’ont-elles pas encore produit les effets attendus ?

Sur dix ans, ces ordres de grandeur dépassent largement le coût d’une infrastructure de comptage moderne. Personne ne prétend supprimer toutes les pertes : une part technique est incompressible, la physique n’ayant pas encore signé d’accord de coopération avec la direction. Mais même une récupération modeste changerait l’équation d’une entreprise soutenue par des subventions publiques. Le tableau mentionne par ailleurs un écart cumulé de 1465 milliards de F Cfa entre les recettes autorisées et les recettes effectivement couvertes sur la période, écart compensé par l’Etat. Ce montant ne doit pas être confondu avec la valeur de l’énergie perdue, mais il montre que les pertes s’inscrivent dans une fragilité financière plus large. Ce n’est plus un trou, c’est un cratère.

Si une partie des pertes est techniquement incompressible, leur ampleur financière impose de concentrer l’action sur les volumes évitables : fraude, branchements irréguliers, erreurs de comptage et défaillances de facturation. C’est à cette condition que le débat sur la modernisation du comptage prend tout son sens : non comme une fin en soi, mais comme un moyen de transformer des anomalies aujourd’hui diffuses en pertes localisées, mesurables et récupérables.

C’est ici qu’entre en scène l’Advanced Metering Infrastructure, ou Ami, ce nom suffisamment compliqué pour rassurer les comités de pilotage. Derrière l’acronyme, l’idée est pourtant simple : des équipements de mesure, des télécommunications, des logiciels et des capacités d’analyse pour comparer, tronçon par tronçon, l’énergie injectée à l’énergie facturée. L’Ami peut détecter les anomalies, localiser les zones problématiques, signaler les fraudes présumées et orienter les interventions. Son intérêt n’est donc pas d’accumuler des données dans un nouveau tableau de bord que personne n’ouvrira le lundi matin, mais de transformer ces données en décisions opérationnelles. En somme, rendre visible ce que l’on ne voyait pas -ou ce que l’on trouvait parfois plus confortable de ne pas regarder.

Souveraineté énergétique et numérique

Mais ne demandons pas au compteur de jouer les messies. Sans concentrateurs, sans communication fiable, sans logiciel de gestion et sans équipes capables d’agir sur les alertes, on ne modernise pas le réseau : on fixe du plastique connecté sur des murs. Ce qui compte, c’est l’architecture complète, de la mesure à l’intervention. Et c’est précisément là que le choix du partenaire cesse d’être une affaire de catalogue pour devenir une décision stratégique

Mais au Sénégal, le débat préfère naturellement les fournisseurs. Les boîtiers ont cet avantage merveilleux : on peut les photographier, les inaugurer et éventuellement couper un ruban devant. Les résultats, eux, ont la fâcheuse habitude d’exiger des comptes. Or, une entreprise qui perd des centaines de milliards n’a pas besoin d’une collection de matériel supplémentaire ; elle a besoin de récupérer des recettes. La conception des contrats devrait donc partir d’une question moins décorative : combien de pertes seront réellement réduites ? Les indicateurs de succès doivent mesurer les recettes retrouvées et l’efficacité démontrée, pas le nombre de cartons livrés ni la longueur des cérémonies de lancement.

Puis vient Akilee, parce qu’un débat sénégalais bien tenu finit toujours par chercher un nom propre autour duquel organiser les passions. Son éventuel retour dépasse pourtant la simple relation commerciale : il pose la question de la capacité du pays à développer une expertise nationale dans les secteurs technologiques. Proximité opérationnelle, maîtrise locale des données, emplois qualifiés et savoir-faire exportable sont des arguments sérieux. Ils ne constituent pas pour autant un certificat automatique de performance. Le drapeau national ne remplace ni la transparence, ni la mise en concurrence, ni les résultats auditables -surtout lorsque l’enjeu dépasse mille milliards de F Cfa. Les compteurs intelligents produisent en outre des données sur les habitudes de consommation, la structure du réseau et certains comportements des usagers. La souveraineté énergétique et la souveraineté numérique sont donc indissociables ; encore faut-il éviter que le mot souveraineté ne devienne le nouveau rideau derrière lequel on range les factures.

Reste l’argument préféré des décisions qui n’arrivent jamais : la prudence. Elle est utile lorsqu’elle évite une erreur ; elle devient coûteuse lorsqu’elle sert de fauteuil à l’inaction. Quand un système perd l’équivalent de plusieurs dizaines de milliards par trimestre, chaque mois d’attente reçoit sa propre facture. Reporter n’est donc pas rester neutre : c’est renouveler, en silence, l’abonnement au problème

Quelle que soit la solution retenue, les règles du jeu devraient pourtant tenir sur une page : des objectifs précis de réduction des pertes, des indicateurs mesurables, des résultats auditables, des prix comparés aux standards du marché, des données protégées et une réversibilité empêchant de remettre les clés du réseau à un fournisseur unique. Rien de révolutionnaire, donc -seulement cette extravagance administrative qui consiste à définir le résultat attendu avant de signer le contrat. Ces exigences ne ralentissent pas l’action ; elles évitent surtout que l’action ne devienne une nouvelle façon d’organiser l’échec.

La modernisation du comptage dépasse donc largement la pose de nouveaux boîtiers. Bien pilotée, elle peut améliorer durablement la performance du système énergétique, stimuler l’innovation locale, former des compétences et renforcer l’industrie numérique. Mal pilotée, elle offrira surtout de belles photos d’équipements neufs et un nouveau rapport expliquant pourquoi les résultats attendront le prochain comité. Toute la différence se trouve là : faire de la technologie un levier de performance, plutôt qu’un décor coûteux de plus

Les chiffres ont un défaut regrettable : à force d’être ignorés, ils finissent par réclamer l’addition. Entre 2019 et 2025, près de 925 milliards de F Cfa correspondent à la valeur estimée de l’énergie perdue dans le système électrique national. En reconduisant pour 2026 le niveau de 2025, le total atteindrait 1086 milliards. A ce niveau, le problème n’est plus de choisir un fournisseur comme on choisit une marque de climatiseur. Il faut retenir une solution capable de réduire durablement les pertes, de récupérer des recettes et de produire des résultats auditables. Une solution nationale mérite d’être évaluée si elle est performante, non parce qu’elle sait agiter le bon drapeau au bon moment. Le choix est finalement d’une simplicité presque insultante : payer pour des équipements ou payer pour des résultats. Avant de chercher de nouvelles ressources, le pays pourrait commencer par cesser de regarder les siennes disparaître. Les électrons, eux, n’ont toujours pas demandé l’asile économique.