Trafic de cocaïne et sécurité en Afrique de l’Ouest, l’urgence d’une réponse intégrée Par Amadou Tidiane Cissé

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CONTRIBUTION
Trafic de cocaïne et sécurité en Afrique de l’Ouest, l’urgence d’une réponse intégrée Par Amadou Tidiane Cissé

Le moment est venu, pour les pouvoirs publics, d’élever le trafic international de cocaïne au rang de priorité régionale, en raison de ses effets dévastateurs sur l’économie, la santé des populations, les institutions de la république et la sécurité

Ce 26 juin marque la célébration de la Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues. Une semaine auparavant, au lever du jour, dans le Sud-Est du Sénégal, les agents de la Brigade des douanes de Koumpentoum avaient procédé à l’immobilisation d’un véhicule transportant des colis de « madd».

Derrière l’apparente banalité de ce chargement de fruits locaux, dont la valeur marchande n’excédait guère1500 dollars, était dissimulée une cargaison exceptionnelle de 970,6 kilogrammes de cocaïne, dont la contrevaleur est estimée à près de 100 millions de dollars. 

Cette saisie d’une ampleur inédite met en lumière une évolution particulièrement préoccupante :le Sénégal s’affirme désormais comme un pays de transit stratégique sur les routes du trafic international de cocaïne. Elle met également en lumière l’évolution des modes opératoires des cartels, qui s’accommodent désormais aux cycles saisonniers de la production de fruits locaux et à leur acheminement vers les pôles urbains de consommation, dans le but de soustraire leurs cargaisons illicites à la vigilance des forces d’application de la loi. 

Instituée en 1987 par l’Assemblée générale des Nations unies, la célébration de cette journée internationale vise à sensibiliser les populations aux risques sanitaires, sociaux, économiques et sécuritaires liés au commerce et à la consommation de drogues. Elle constitue également un cadre de mobilisation en faveur d’un renforcement de la coopération entre les agences internationales et locales, chargées de lutter contre le trafic de substances psychotropes.

Selon le dernier Rapport mondial sur les drogues publié par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), 6 % de la population mondiale âgée de 15 à 64 ans, soit environ 316 millions de personnes, auraient consommé des drogues.

Cannabis, la drogue la plus consommée dans le monde

Le cannabis demeure la substance illicite la plus consommée à l’échelle mondiale, avec 244 millions d’usagers, un chiffre comparable à la taille de la population du Pakistan, cinquième pays le plus peuplé au monde. 

Il est suivi des opiacés (61 millions), des amphétamines (30,7 millions), de la cocaïne (25 millions) et de l’ecstasy (21 millions).

Si le cannabis reste la drogue la plus consommée, la cocaïne se caractérise par une dynamique d’expansion particulièrement soutenue. Son commerce illicite est étroitement associé à la violence criminelle, à la corruption et à des mécanismes complexes de blanchiment de capitaux. 

Bien que l’évaluation exacte des revenus générés par ce trafic demeure difficile, plusieurs estimations les situent à des centaines de milliards de dollars.

Cette progression des revenus illicites s’explique notamment par les niveaux records de production de cocaïne observés au cours des dernières années en Amérique du Sud.

L’analyse des dynamiques du trafic international de drogues permet d’identifier trois déterminants clés : les zones de production, les corridors de transit et les foyers de consommation. 

L’interaction de ces facteurs contribue à la résilience et à la recomposition permanente de cette économie criminelle transnationale.

La cocaïne est principalement produite en Amérique du Sud. En 2025, la superficie consacrée à la culture de la feuille de coca a atteint le niveau record de 320 000 hectares. La Colombie, qui concentre près de 60 % de cette production, demeure, toujours selon le rapport de l’ONUDC, le premier producteur mondial, devant le Pérou et la Bolivie. 

Si les feuilles de coca sont inscrites sur la liste des stupéfiants interdits, elles conservent, dans certaines sociétés de la région des Andes, une valeur et des usages traditionnels anciens. Elle aurait même servi de taxe d’imposition dans certaines communautés sud-américaines.     

Depuis la région andine où elle est produite puis transformée dans des laboratoires clandestins, la cocaïne est acheminée vers les États-Unis à partir des Caraïbes, qui constituent un espace de transit majeur pour le marché nord-américain. 

La logistique maritime internationale constitue un vecteur privilégié pour les cartels sud-américains, qui l’utilisent pour convoyer la drogue vers les grands ports européens, notamment Algésiras, Rotterdam, Anvers ou Le Havre. 

Elle est également expédiée vers l’Europe, en empruntant les côtes et les infrastructures portuaires africaines, qui servent de plateformes de transit. La cocaïne est ensuite reconditionnée afin de s’adapter à des modes de transport plus discrets, notamment aériens. Elle passe par les aéroports des villes secondaires européennes, réputés moins bien surveillés que les grands hubs internationaux comme Roissy Charles-de-Gaulle, Heathrow ou Zaventem.

Les itinéraires du trafic peuvent évoluer en fonction de l’intensification des dispositifs de contrôle mis en œuvre par les agences d’application de la loi. Les ports brésiliens, le Grand Port maritime de Fort-de-France, en Martinique, ainsi que le Guadeloupe Port Caraïbes, apparaissent également comme des points de passage importants dans les flux de cocaïne à destination de l’Europe.

Les travaux récents de l’Organisation mondiale des douanes consacrés aux trafics illicites soulignent la sophistication croissante des méthodes de dissimulation et la forte capacité d’adaptation des organisations criminelles transnationales.

L’un des phénomènes les plus préoccupants réside dans l’infiltration de la chaîne logistique maritime par des acteurs du crime organisé, en collusion avec des agents issus des secteurs de la manutention et du fret. 

Selon le rapport, 68 % des événements de détection comporteraient un certain niveau d’implication de ces acteurs internes. Employés au sein de la chaîne logistique, les conspirateurs internes exploitent les vulnérabilités des plateformes portuaires, en relation avec des réseaux criminels structurés.

La position stratégique des ports africains dans les chaînes d’approvisionnement du marché européen en substances illicites expose le continent à une intensification du trafic de cocaïne et à une diversification de ses effets déstabilisateurs.

Elle favorise l’implantation progressive de réseaux criminels transnationaux et l’accroissement de leur influence. Leurs activités contribuent à l’instabilité régionale, à la violence criminelle et à la diffusion de pratiques corruptrices au sein des élites politiques, économiques et administratives, ainsi que parmi les agents d’application de la loi. 

L’intégration des revenus illicites issus du trafic de cocaïne dans les circuits financiers formels constitue, à cet égard, un défi majeur pour les pouvoirs publics.

L’usage des corridors du trafic de drogues pour la perpétuation d’autres formes de criminalités transnationales organisées, expose les États de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel à des vulnérabilités accrues. Ces dynamiques fragilisent leur viabilité institutionnelle et affaiblissent la sécurité régionale. 

En effet, les routes de la cocaïnes ont utilisées pour le trafic d’armes de guerre et de minutions, le commerce illicite d’espèces sauvages menacées d’extinction et d’autres activités criminelles.

Douane, Police et Gendarmerie aux avant-postes !

Face à l’ampleur du trafic international de cocaïne, les agences d’application de la loi — Douane, Police et Gendarmerie — doivent dépasser une approche essentiellement opérationnelle, centrée sur les saisies, pour adopter une stratégie intégrée, articulée autour de la production du renseignement, la lutte contre les flux financiers illicites liés au trafic de cocaïne, la sécurisation de la logistique maritime internationale et le renforcement de l’intégrité des plateformes portuaires.

Les forces de défense et de sécurité engagées dans la lutte contre les activités des cartels n’ont pas suffisamment investi dans les capacités de renseignement. Or, le renseignement constitue un levier central pour perturber les réseaux criminels, dont les modes opératoires se recomposent en permanence.

Il permet d’anticiper et de neutraliser les activités des cartels avant l’arrivée de leurs expéditions illicites dans les ports africains. Il contribue également à la connaissance des menaces émergentes et à une meilleure compréhension de l’évolution des techniques de dissimulation et des modes opératoires.

Par ailleurs, la sécurisation du transport maritime constitue un enjeu stratégique majeur dans la lutte contre le trafic international de cocaïne. Les cartels exploitent les failles de la surveillance de la chaîne logistique mondiale pour mener leurs activités criminelles. La méthode dite du rip-on/rip-off en est une illustration : elle consiste à dissimuler de la cocaïne dans des conteneurs de marchandises licites, souvent à l’insu de l’expéditeur, puis à la récupérer dans les ports de destination, avec la complicité d’agents du fret et de la manutention.

Face à ses vulnérabilités, l’intelligence géospatiale est un atout majeur pour les agences d’application de la loi. En effet, elle peut contribuer à la surveillance des espaces maritimes et à l’amélioration de la performance opérationnelle des plateformes portuaires africaines. 

L’intelligence artificielle pourrait également accompagner les efforts des forces de sécurité dans la détection précoce des expéditions à risque et des anomalies logistiques liées à des ouvertures non autorisées de conteneurs dans les ports africains.

La déroute  des  réseaux criminels au Sénégal

Dans plusieurs contextes, la pénétration des revenus illicites issus du commerce des drogues dans les affaires de l’Etat et dans différents secteurs de l’économie a contribué à l’affaiblissement et à la faillite des institutions de la république.

Dès lors, la lutte contre l’argent de la drogue, et non contre le seul trafic de stupéfiants, doit constituer un axe stratégique majeur pour la sécurité régionale. Les enquêtes criminelles doivent permettre d’identifier, de saisir et de confisquer les profits illicites générés par le trafic international de cocaïne. 

Cette approche apparaît indispensable pour assécher les flux financiers illicites, réduire la capacité opérationnelle des cartels et limiter l’utilisation de certains segments de l’économie africaine comme plateformes de blanchiment de capitaux.

La lutte contre le trafic illicite de cocaïne ne saurait relever exclusivement des agents d’application de la loi. Malgré leurs succès opérationnels salutaires, une mobilisation plus large, impliquant les media, les acteurs du transport maritime et de la manutention, les institutions bancaires et financières, est le seul gage d’une stratégie efficace pour venir à bout de la résilience des cartels et endiguer le fléau du trafic international de cocaïne.

Ces dernières années, les réseaux criminels ont subi plusieurs revers, notamment au Sénégal, où d’importantes saisies de cocaïne, dont la contrevaleur est évaluée à plusieurs centaines de milliards de francs CFA, ont été réalisées.

Ces échecs répétés placent notre pays dans le viseur des réseaux criminels. Les saisies de drogues présentent d’ailleurs une particularité singulière : elles ne donnent lieu à aucune action judiciaire en restitution de la part de leurs propriétaires. Dans ce contexte, les acteurs engagés dans cette lutte, souvent au péril de leur vie, demeurent exposés à des représailles susceptibles d’entamer leur détermination à combattre le trafic de substances illicites.

Le moment est venu, pour les pouvoirs publics, d’élever le trafic international de cocaïne au rang de priorité régionale, en raison de ses effets dévastateurs sur l’économie, la santé des populations, les institutions de la république et la sécurité régionale.

Rapport sur les trafics illicites, Organisation mondiale des Douanes, 2024.

World Drug report 2025.