Le Togo occupait en 2021 le 9ème rang mondial en matière d’adoption des crypto-actifs. Neuvième rang mondial (dans un pays de 8 millions d’habitants, membre d’une union monétaire dont la banque centrale n’a pas encore de cadre réglementaire pour ces instruments). Ce chiffre, seul, suffit à expliquer pourquoi la BCEAO convoque une conférence internationale sur le sujet, ce 8 mai 2026.
La réalité est plus large que le seul Togo. Dans l’ensemble de la zone UEMOA, les crypto-actifs circulent, s’échangent, servent à transférer des fonds et à épargner (en dehors de tout cadre réglementaire, sans supervision, sans protection du consommateur, sans traçabilité fiscale). Malgré la progression rapide de l’usage des cryptomonnaies dans les marchés émergents, notamment pour préserver l’épargne ou effectuer des transferts d’argent, aucune réglementation spécifique n’a encore été mise en place dans l’UEMOA.
Un marché qui existe, qui grandit, et que la banque centrale ne régule pas encore : c’est la définition d’un angle mort réglementaire. La conférence du 8 mai est la première étape pour le combler.
Le ver est dans le fruit
Avant de parler de régulation, il faut nommer les usages réels qui sont multiples, souvent méconnus, et ne correspondent pas à l’image du spéculateur occidental qui achète du Bitcoin pour s’enrichir.
En zone UEMOA, les crypto-actifs remplissent principalement trois fonctions pratiques.
La première est la réserve de valeur face à la pression inflationniste. Dans plusieurs pays de la zone, des ménages et des entrepreneurs ont converti une partie de leur épargne en stablecoins (des crypto-actifs indexés sur le dollar) pour se protéger de l’érosion monétaire. Cette pratique est particulièrement répandue chez les commerçants qui importent depuis la Chine ou le Golfe et qui préfèrent détenir des USDT plutôt que des FCFA dans l’intervalle entre l’achat et la revente.
Pour mémoire, l’USDT, ou Tether, est le stablecoin le plus populaire, une monnaie stable numérique largement utilisée dans le monde des cryptomonnaies, conçue pour maintenir une valeur fixe de 1$ US. Il sert de pont stable entre monnaies fiduciaires et cryptos, permettant aux utilisateurs d’échanger des actifs numériques avec une volatilité réduite, pour sécuriser des profits sans repasser par le système bancaire classique. Il est adossé à des réserves détenues par Tether Limited (société créatrice du premier stablecoin qui est aussi le plus utilisé).
La deuxième fonction est le transfert d’argent transfrontalier. Les 95 milliards de dollars de transferts de la diaspora africaine en 2024 transitent majoritairement par des canaux formels coûteux (Western Union, MoneyGram, Orange Money) qui ponctionnent en moyenne 8,78% du montant. Une part croissante, difficile à quantifier, emprunte désormais des rails crypto : envoi de stablecoins depuis Paris ou New York, conversion en FCFA à l’arrivée via des bureaux de change informels ou des pairs locaux. Le coût est divisé par trois. La traçabilité, elle, disparaît.
La troisième est le financement de l’économie informelle. Des PME et des micro-entrepreneurs utilisent des plateformes DeFi (finance décentralisée) pour obtenir des crédits collatéralisés en crypto, contournant les banques qui les refusent systématiquement. C’est marginal en volume mais structurellement significatif : cela signifie qu’une partie du crédit à l’économie réelle échappe complètement au radar de la banque centrale.
Menace à trois têtes
La conférence du 8 mai portera notamment sur les stablecoins et leurs effets sur la politique monétaire, la régulation et la supervision des crypto-actifs. Ces sujets ne sont pas académiques. Ils posent des questions de souveraineté monétaire très concrètes.
Le risque de substitution monétaire. Si un nombre croissant d’agents économiques de la zone détient et utilise des stablecoins en dollar pour ses transactions courantes, le FCFA perd progressivement sa fonction d’unité de compte et de réserve de valeur. Ce n’est pas un risque théorique (c’est ce qui s’est passé en Turquie, en Argentine et au Zimbabwe avant que leurs banques centrales n’interviennent). La zone UEMOA a un avantage structurel : la parité FCFA-euro est garantie par la France, ce qui donne au FCFA une stabilité que le naira nigérian ou le cedi ghanéen n’ont pas. Mais cette stabilité est précisément ce qui rend l’adoption des stablecoins dollar moins urgente (et donc plus lente à mesurer, jusqu’à ce qu’elle devienne soudainement visible).
Le risque de financement illicite. Dans un contexte régional marqué par une montée des menaces sécuritaires, notamment le terrorisme dans plusieurs pays de l’UEMOA et de la CEDEAO, il devient impératif de contrôler les flux financiers. L’objectif est clair : éviter que des plateformes non régulées servent de vecteurs à des transferts illicites entre cellules terroristes. Les crypto-actifs sans régulation sont, par construction, des canaux potentiels pour le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Le GAFI a déjà placé plusieurs pays africains sur ses listes grises pour insuffisance de supervision des actifs numériques. Un pays de l’UEMOA qui se retrouverait sur cette liste verrait immédiatement ses relations avec les banques correspondantes internationales se dégrader (aggravant le problème de désengagement bancaire que la zone subit déjà).
Le risque d’instabilité financière systémique. Si des institutions financières régionales (banques, assureurs, fonds) commencent à prendre des expositions significatives en crypto-actifs, une correction brutale du marché (le Bitcoin a perdu 80% de sa valeur entre novembre 2021 et novembre 2022) peut se transmettre au bilan de ces institutions. La BCEAO n’a aujourd’hui aucun outil de supervision pour mesurer cette exposition (parce qu’elle n’a pas encore de cadre réglementaire qui l’imposerait).
Ce que la BCEAO a déjà fait
La BCEAO n’est pas restée totalement inactive. Elle a accompli en deux ans une transformation réglementaire significative sur le volet des paiements numériques régulés.
L’Instruction n°001-01-2024 du 23 janvier 2024 relative aux services de paiement dans l’UMOA a mis fin au modèle d’adossement généralisé aux banques, qui permettait à de nombreux opérateurs de fonctionner sans licence propre. Désormais, seules les structures agréées peuvent opérer en tant qu’acteurs à part entière dans l’écosystème. C’est une réforme structurante pour les fintechs de paiement (Wave, Orange Money, Wizall, Moov) qui sont désormais encadrées, supervisées, et tenues à des exigences de capital et de gouvernance.
Mais cette réforme a rencontré des difficultés d’application : au 27 mai 2025, seulement 11 agréments avaient été délivrés, sur 131 fintechs actives identifiées dans le domaine du paiement en 2022. Au 28 Février 2026, 31 fintechs ont reçu leur agrément.
Ce décalage entre l’ambition réglementaire et la capacité d’implémentation est le signal le plus préoccupant pour la conférence du 8 mai : si la BCEAO peine à agréer des acteurs de paiement bien connus et relativement simples à superviser, la tâche sera autrement plus difficile avec des acteurs crypto décentralisés, pseudonymes, et opérant souvent depuis des juridictions étrangères.
La PI-SPI (Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané, lancée officiellement le 30 septembre 2025) constitue en revanche une avancée réelle. Elle connecte 86 déjà institutions financières de l’UEMOA sur un rail de paiement instantané commun. C’est le socle technique sur lequel une monnaie digitale de banque centrale (MDBC) pourrait un jour s’appuyer. La BCEAO a affirmé réfléchir à l’émission d’une telle monnaie digitale pour moderniser les systèmes de paiement.
La MDBC : la vraie réponse stratégique
C’est le sujet que la conférence du 8 mai ne pourra pas éviter. Face à l’essor des crypto-actifs privés et des stablecoins dollar, la réponse la plus structurelle qu’une banque centrale peut apporter est l’émission de sa propre monnaie digitale (une version numérique du FCFA, directement émise par la BCEAO, accessible via smartphone, interopérable avec les systèmes de paiement existants).
Une MDBC FCFA présenterait des avantages considérables. Elle permettrait d’offrir aux ménages non bancarisés un accès direct à la monnaie de banque centrale (sans passer par un établissement de crédit, sans frais de compte, sans exigence de capital minimum). Elle rendrait les transferts intra-régionaux quasi-instantanés et quasi-gratuits. Elle permettrait à la BCEAO de reprendre le contrôle sur une partie des flux financiers qui lui échappent actuellement via les canaux crypto.
Les défis sont tout aussi considérables. L’infrastructure numérique dans plusieurs pays de la zone reste insuffisante. La cybersécurité d’un système de paiement de banque centrale est un enjeu critique (une attaque réussie aurait des conséquences dévastatrices sur la confiance dans le système monétaire). Et la coexistence d’une MDBC avec les établissements de monnaie électronique privés (Wave, Orange Money) pose des questions de concurrence et de désintermédiation bancaire que personne n’a encore résolues proprement.
La conférence du 8 mai est l’occasion pour la BCEAO de dire publiquement où elle en est sur ce chantier (et à quelle échéance elle envisage de franchir le pas).
Ce qui se joue vraiment
La conférence va réunir des gouverneurs de banques centrales, des autorités de supervision, des représentants d’institutions financières, des chercheurs et des experts en technologies financières. C’est une composition délibérément large (et significative).
En convoquant des gouverneurs de banques centrales étrangères, la BCEAO signale qu’elle cherche des comparaisons et des modèles. La Banque centrale du Nigeria a lancé l’eNaira en 2021 (avec un succès mitigé, moins de 1% de la population l’utilisant activement deux ans après). Le Ghana a lancé le eCedi en phase pilote. La Banque centrale d’Afrique du Sud explore les MDBC depuis 2021. La BCEAO arrive tardivement dans ce débat (mais avec l’avantage d’observer les erreurs des pionniers).
En invitant des experts en technologies financières, elle s’ouvre à un dialogue qu’elle avait jusqu’ici évité. Les fintechs crypto, les plateformes d’échange, les acteurs de la DeFi ne sont pas des ennemis de la stabilité monétaire par principe (ils sont des acteurs d’un marché qui existe déjà et qui croît indépendamment des positions institutionnelles).
Ce que le marché attend de la conférence du 8 mai, ce n’est pas un discours de prudence, mais une feuille de route. Un calendrier pour le cadre réglementaire des crypto-actifs. Une position claire sur la MDBC. Et une réponse à la question que tous les opérateurs de la zone se posent depuis deux ans : quelle est la vision de la BCEAO pour la finance numérique à l’horizon 2030 (et comment compte-t-elle y arriver) ?
La position impossible (et nécessaire) de la BCEAO
La banque centrale est prise en étau entre deux impératifs contradictoires.
D’un côté, elle doit protéger la stabilité monétaire et financière de la zone (ce qui plaide pour une régulation stricte, voire une interdiction des crypto-actifs non régulés). D’un autre côté, elle ne peut pas ignorer que des millions de citoyens de la zone utilisent déjà ces instruments, et que les interdire sans offrir d’alternative risque de pousser les usages vers une plus grande opacité, sans les éliminer.
La voie médiane (réguler sans interdire, encadrer sans bloquer l’innovation) est la plus difficile à emprunter. Elle suppose une capacité technique de supervision que la BCEAO ne possède pas encore pleinement, un dialogue avec des acteurs qui opèrent souvent hors de sa juridiction, et une coordination internationale avec le GAFI, le FMI et les banques centrales partenaires que la conférence du 8 mai commence à construire.
Ce que la zone UEMOA ne peut pas se permettre, c’est de regarder le phénomène grossir encore cinq ans avant d’agir. Quand le 9ème pays au monde en adoption des crypto-actifs est membre de votre union monétaire, le sujet est déjà intérieur. La conférence du 8 mai est un rendez-vous avec cette réalité.




