Sénégal : les non-dits du débat sur la dette

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ECONOMIE
Sénégal : les non-dits du débat sur la dette

Depuis que le Premier ministre sénégalais Ahmadou Al Amine Lô a présenté sa déclaration de politique générale, centrée sur une proposition d’un nouvel accord avec le FMI, le débat animé entre les législateurs et les économistes sénégalais reflète le bon fonctionnement des institutions démocratiques. Les députés de l’Assemblée nationale présidée par Ousmane Sonko se plaignent – à juste titre – du manque de clarté et de détails concrets autour de la proposition d’accord avec le FMI, de la criminalité des emprunts cachés par l’administration précédente et du manque de souveraineté du pays.

Pourtant, des facteurs déterminants de cette crise de la dette restent cachés. Les législateurs abusent du langage avec le public dont ils souhaitent affecter les fonds au remboursement de la dette extérieure. Pendant ce temps, l’offre du FMI ne vise pas seulement à rendre le Sénégal solvable, mais aussi à sauver la monnaie CFA. En effet, il existe un risque très réel que cette crise de la dette puisse mettre à mal la contrainte structurelle de longue date à laquelle l’UEMOA est confrontée : la surévaluation de la monnaie arrimée à l’euro.

Ce que l’accord signifie pour le Sénégal

Si le Premier ministre Lô et le président Diomaye Faye veulent prouver qu’ils sont capables de guider le pays à travers cette dangereuse crise de la dette, ils devraient commencer par être plus transparents. Le choix de mots de Lô ces dernières semaines suggère un certain manque de transparence. Par exemple, le chef du gouvernement a dit aux législateurs que le pays ne procéderait pas à une restructuration de la dette, préférant opter pour un « reprofilage ». Il n’y a aucune distinction significative entre le «reprofilage » et la restructuration. (pour les créanciers, les prolongations d’échéance et les réductions de taux d’intérêt qui modifient les conditions initiales équivalent à une restructuration de la dette). 

L’utilisation par Lô de la notion de « reprofilage » visait à contourner la résistance nationale qui s’est développée contre une restructuration. Mais cette résistance s’est développée pour de bonnes raisons. Celles-ci incluent des préoccupations valables concernant la perte du contrôle financier des budgets de l’État au profit du FMI, la prévention de réductions de dépenses sévères induites par le FMI qui augmenteront le coût de la vie, et la honte d’avoir avalé la dette criminelle que l’ancien président Macky Sall a contractée sous la supervision étroite du FMI, alors qu’aucune des parties n’a été tenue responsable.

Lô a également déclaré que le Sénégal était déjà dans une phase d’ajustement structurel, comme pour éviter les objections selon lesquelles un nouvel accord avec le FMI imposerait plus d’austérité. Ceci est une autre déclaration trompeuse. L’austérité actuelle mise en œuvre par le Sénégal n’a été imposée par aucun programme d’ajustement structurel – en effet, le FMI a gelé son programme au Sénégal à la fin de 2024 – mais est plutôt un produit de la crise de trésorerie qui a résulté de la révélation de la dette illégale de Sall – dont le FMI est complice. 

Cependant, le nouvel accord du FMI introduirait davantage de programmes d’ajustement structurel sans les appeler ainsi – des changements économiques spécifiques nécessaires pour les prêts d’urgence et l’allégement de la dette, y compris des réductions des dépenses, des augmentations d’impôts, des privatisations et des ouvertures de marché. Ces mesures augmenteraient le coût de la vie pour les citoyens sénégalais et entraveraient le développement économique des industries clés. Déjà, comme l’a révélé le discours de Lô, les arriérés intérieurs ont atteint 8,5% du PIB. L’accumulation d’arriérés intérieurs élevés tout en remboursant les créanciers étrangers signifie que le pays a cessé de verser des paiements aux petites et moyennes entreprises qui pavent les routes, ainsi qu’aux cliniques de santé maternelle pour réapprovisionner en médicaments.

Risque d’exposition régionale 

C’est un accord qu’aucune des parties ne souhaite particulièrement. Les législateurs sénégalais, brûlés deux fois par un FMI qui a imposé des programmes d’ajustement structurel dévastateurs dans les années 1990 et joué un rôle dans l’accumulation illégale de la dette de Sall, ne sont pas désireux d’être brûlés une troisième fois. Le FMI sait qu’il verse de l’argent dans un navire qui fuit, finançant le fonctionnement réduit d’une administration insolvable pendant encore quelques années. Mais l’accord sera très probablement conclu.  

C’est à cause d’un autre non-dit : bien que l’accord soit entre le Sénégal et le FMI, son objectif plus large est de sauver le CFA. Les pays de la zone CFA sont fortement exposés à un défaut de paiement du Sénégal, la deuxième économie de la zone CFA et l’hôte du siège de la BCEAO. Et bien que la BCEAO ait été remarquablement silencieuse sur les risques de contagion, Lô, son ancien secrétaire général, connaît bien leur gravité. La France, dont le Trésor garantit la monnaie, a un talent bien connu pour faire payer les institutions internationales, notamment le FMI, pour soutenir ses propres exportations et son prestige.

À la fin de 1993, les institutions internationales tentaient également de sauver un franc CFA surévalué en prêtant de l’argent à des taux d’intérêt élevés. A cette époque, c’est la Côte d’Ivoire, et non le Sénégal, dont l’effondrement économique menaçait l’union monétaire. Les situations présentent des similitudes alarmantes : une fois de plus, les institutions financières internationales et la France sont désespérées pour éviter le risque qu’un effondrement plus large déclenche une grave récession et une dépression et pour éviter un renflouement plus important de la BCEAO.

Préparer pour la suite

Les tensions de trésorerie du Sénégal et les difficultés croissantes à lever plus de crédit signifient que l’assemblée nationale de Sonko n’est pas en mesure de refuser l’argent du FMI. Ce que les députés peuvent faire, cependant, c’est essayer d’orienter une partie de cela dans la préparation à un choc à venir. La politique industrielle est le chemin qui mène à la sortie de cette crise et vers l’obtention éventuelle d’une plus grande souveraineté. À court terme, cela signifie se positionner en faveur du développement industriel en investissant dans les énergies renouvelables comme stratégie de croissance, et pas seulement pour atténuer le changement climatique. 

Les efforts visant à développer les industries et à stimuler les exportations sont chroniquement entravés par un approvisionnement inadéquat en électricité. Malgré la croissance à long terme de la consommation d’électricité et de l’accès à l’électricité dans tout le Sénégal, l’approvisionnement national a souvent été coûteux et erratique, et pourrait devenir plus difficile à mesure que les subventions au carburant sont réduites et que la SENELEC est aux prises avec des problèmes financiers et opérationnels chroniques.

Un autre obstacle majeur est la mauvaise performance du Sénégal en matière de logistique commerciale. En dépit d’importants investissements récents dans les ports, la performance du Sénégal continue de se classer parmi les plus faibles au monde, bien en dessous de celle des pays comme le Vietnam et la Turquie qui ont atteint un développement axé sur l’exportation. 

Il est urgent, malgré le contexte fiscal restreint suite à un éventuel accord avec le FMI, de reconnaitre que l’électricité à moindre cout et une logistique commerciale plus performante resteront des facteurs clés pour le développement de l’industrie, la créationd’emplois et la réduction de la pauvreté. Donner la priorité aux investissements stratégiques et ciblés dans les énergies renouvelables et la logistique commerciale sont désormais des moyens efficaces de se préparer pour la prochaine phase de l’évolution de la crise financière du pays. 

A propos des auteurs 

*Hannah Rae Armstrong est conseillère politique, spécialisée dans la paix et la sécurité en Afrique de l’Ouest.

*Dr. John McIntire, conseiller sur les problèmes de développement économique globale, a dirigé plusieurs bureaux de la Banque Mondiale en Afrique occidentale et en Afrique australe.