De la rumeur mystique à l’urgence mondiale: le retour d’Ebola en RDC

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De la rumeur mystique à l’urgence mondiale: le retour d’Ebola en RDC

L’épidémie avance plus vite que les réponses sanitaires. Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le variant Bundibugyo du virus Ebola, rare et encore mal maîtrisé, a déjà atteint six zones de santé, provoquant des dizaines de morts, contaminant des soignants et déclenchant une alerte sanitaire mondiale. De Mongbwalu à Goma, en passant par Bunia et Nyankunde, la flambée met à nu les fragilités d’un système de surveillance débordé par une maladie qui s’est propagée pendant plusieurs semaines dans l’ombre.

Mardi 19 mai au soir, les autorités congolaises faisaient état de 543 cas suspects et de 136 décès suspects. Treize cas ont déjà été confirmés en laboratoire, dont quatre agents de santé morts à Mongbwalu. Un médecin missionnaire américain contaminé à Nyankunde a été évacué vers l’Allemagne. Ses proches ont été isolés.

Face à l’ampleur de la situation, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré l’épidémie « urgence de santé publique de portée internationale », soit le plus haut niveau d’alerte du droit sanitaire mondial.

Pourtant, l’histoire de cette flambée ne commence ni à Goma ni dans les salles de conférence internationales. Elle débute discrètement à Bunia, bien avant le 24 avril, avec officiellement un infirmier pris de fièvre, de vomissements et d’un malaise brutal.

Trois jours plus tard, l’homme meurt. Mais personne n’alerte immédiatement les autorités sanitaires. Dans la communauté, la maladie est interprétée comme un phénomène mystique.

Les proches touchent le corps, organisent les rites funéraires et transportent ensuite la dépouille vers Mongbwalu, ville minière située à près de 80 kilomètres de Bunia et donnant sur le Sud Soudan. C’est là que le virus explose.

Dans une seule famille, quinze personnes meurent après avoir participé à des cérémonies funéraires à Bunia. Cinq d’entre elles reviennent malades et succombent en moins de deux semaines. Pendant tout le mois d’avril, le virus circule silencieusement. Quatre semaines de transmission incontrôlée avant la première alerte officielle.

Rencontré dans ses bureaux de l’institut national de recherche biomédicale de Kinshasa, le professeur Jean-Jacques Muyembe, co-découvreur du virus Ebola en 1976, affirme que ce retard a complètement brouillé la visibilité de l’épidémie.

« Personne n’a actuellement la maîtrise des chiffres », prévient-il. Les bilans publiés ne seraient qu’une photographie partielle d’une propagation beaucoup plus large.

Le retard de détection s’explique aussi par des défaillances techniques, nous explique ses services. Les premiers tests réalisés à Bunia avec les machines GeneXpert disponibles sur place reviennent négatifs pour la souche Zaïre d’Ebola. Or, l’épidémie actuelle est provoquée par la variante Bundibugyo, beaucoup plus rare et non détectée par ces outils.

Les mêmes échantillons, envoyés à l’Institut national de recherche biomédicale à Kinshasa et analysés avec d’autres méthodes, se révèlent finalement positifs. Huit des treize prélèvements confirment la présence du virus. Mais entre-temps, plusieurs jours ont été perdus.

Cette flambée constitue seulement la troisième épidémie mondiale du variant Bundibugyo après celles de l’Ouganda en 2007 et d’Isiro, dans le nord-est congolais, en 2012. Sur les dix-sept épidémies recensées en RDC depuis 1976, quinze étaient liées à la souche Zaïre. Les vaccins et traitements développés ces dernières années ciblaient essentiellement cette variante.

Malgré cela, Jean-Jacques Muyembe appelle à éviter la panique. Selon lui, la RDC a déjà maîtrisé plusieurs épidémies sans vaccins ni traitements spécifiques, uniquement grâce aux mesures classiques de santé publique : isolement des malades, suivi des contacts et rupture des chaînes de transmission.

Mais sur le terrain, les soignants paient déjà un lourd tribut. À Mongbwalu, quatre agents de santé sont morts en quatre jours à l’hôpital général de référence. L’OMS pointe des failles critiques dans les protocoles de prévention des infections.

Depuis cette localité minière, Florent Uzzeni, responsable adjoint des urgences pour Médecins sans frontières Suisse, décrit auprès d’Anadolu, une situation de quasi-pénurie.

« Il manque de tout », explique-t-il : médicaments, équipements de protection, structures d’isolement et personnel spécialisé. Les épidémiologistes restent trop peu nombreux face à l’ampleur des cas suspects.

La circulation des corps constitue désormais l’un des principaux moteurs de propagation. Après l’infirmier de Bunia, un commerçant congolais de 59 ans voyage vers Kampala où il est hospitalisé le 11 mai avant de mourir trois jours plus tard. Sa dépouille est immédiatement rapatriée en RDC. Peu après, deux cas sont confirmés dans la capitale ougandaise. Puis la femme du commerçant rejoint Goma avec le corps de son mari, établissant un lien direct entre l’Ituri et la grande métropole du Nord-Kivu.

L’arrivée du virus à Goma change brutalement la dimension de la crise. Avec près de 2 millions d’habitants et un rôle central dans les échanges commerciaux régionaux, la ville constitue un carrefour stratégique de l’Afrique des Grands Lacs. Mais depuis début 2025, elle est contrôlée par les rebelles de l’AFC/M23, que Kinshasa, l’ONU et plusieurs capitales occidentales accusent d’être soutenus par le Rwanda, mais démenti par Kigali, ce qui complique encore davantage la coordination sanitaire.

Craignant une propagation régionale, les postes-frontières reliant Goma à la ville rwandaise de Gisenyi ont été fermés dès dimanche matin avant même la confirmation officielle du cas. Une décision qui a immédiatement paralysé les mouvements transfrontaliers quotidiens et provoqué des tensions diplomatiques.

À Kinshasa, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a vivement dénoncé cette fermeture, accusant Kigali de compromettre la riposte sanitaire.

Le ministre congolais de la Santé, Roger Kamba, a lui aussi lancé un message sans détour : « Laissez-nous gérer nos épidémies. »

Au-delà des frontières régionales, les conséquences commencent à se faire sentir à l’échelle mondiale. Les États-Unis ont annoncé le renforcement des contrôles sanitaires pour les voyageurs provenant de RDC, d’Ouganda et du Soudan du Sud, après la contamination d’un citoyen américain en Ituri. Washington a également suspendu temporairement certaines procédures de visas pour les personnes ayant séjourné dans les zones touchées durant les vingt-et-un derniers jours.

Cette décision provoque l’inquiétude parmi les Congolais, notamment à l’approche de la Coupe du monde à laquelle la sélection nationale doit participer après plus d’un demi-siècle d’absence. Beaucoup redoutent que des milliers de supporters soient empêchés de voyager.

À Kinshasa, le directeur général d’Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, s’oppose frontalement à ces restrictions. Selon lui, la fermeture des frontières offre « un bénéfice limité en santé publique » tout en aggravant les conséquences économiques et humanitaires. Il appelle plutôt à « soutenir agressivement le contrôle de l’épidémie à la source » et insiste : « L’Afrique a besoin de solidarité, pas de stigmate. »

Africa CDC travaille désormais à accélérer le développement de trois vaccins candidats contre la souche Bundibugyo : un vaccin à ARN messager spécifique, un vaccin ChAdOx développé à Oxford et le VSV-BDBV encore au stade académique à l’Université du Texas. Aucun ne sera toutefois disponible avant plusieurs mois.

Pendant ce temps, les autorités congolaises tentent de reprendre le contrôle. Dans la nuit du 18 mai, le président Félix Tshisekedi a convoqué une réunion de crise. Il a demandé l’activation du protocole médical qui avait permis à la RDC de contenir les précédentes flambées d’Ebola.

Mais derrière l’urgence sanitaire, cette épidémie révèle surtout les failles profondes d’un système fragilisé par les conflits, les pénuries et la méfiance communautaire. Oxfam estime même que les coupes dans l’aide humanitaire ont rendu la RDC « aveugle à Ebola », affaiblissant les réseaux de surveillance qui auraient dû détecter la flambée beaucoup plus tôt.

Pour Jean-Jacques Muyembe, la leçon est claire : la surveillance ne peut pas reposer uniquement sur les structures médicales. Les relais communautaires, les élus locaux, les Églises et même les services de renseignement auraient dû signaler plus rapidement les décès inhabituels observés en Ituri. « La surveillance, c’est l’affaire de tous », martèle le virologue.

Car ce mois perdu, avant la confirmation officielle du virus, a probablement changé toute la trajectoire de l’épidémie. Pendant que les tests hésitaient, que les rumeurs mystiques circulaient et que les corps voyageaient d’une ville à l’autre, Ebola s’installait déjà au cœur des structures de santé et sur les routes des Grands Lacs africains.