Sonko, l’ex-futur président

14:01
Actu_ExpressACTUALITECONTRIBUTION
Sonko, l’ex-futur président

Il aurait pu, sans se mettre en avant, jouer le maître marionnettiste et laisser l’effet de blocage se produire sans en assumer directement le coût politique. Mais il a choisi l’exposition maximale

Comment Ousmane Sonko a méthodiquement détruit ses chances d’accéder au pouvoir en entrant au gouvernement, puis en prenant la tête de l’Assemblée nationale

Introduction : un OPNI au cœur du jeu politique

Le phénomène Ousmane Sonko, que l’on peut qualifier d’OPNI (objet politique non identifié), est le fruit d’une intersection de plusieurs facteurs : le moment politique du pays, l’état de ses forces vives et les qualités intrinsèques de l’homme.

  1. Le moment politique : le vide méthodiquement creusé par l’ancien président Macky Sall. On se souvient de sa formule – « je réduirai l’opposition à sa plus simple expression » – et surtout du phagocytage du deuxième de la présidentielle de 2019, Idrissa Seck. Ces manœuvres ont ouvert un boulevard à Sonko et au Pastef.
  2. L’état des forces vives : l’incapacité des élites à comprendre les aspirations d’une jeunesse de plus en plus représentée par la génération Z à partir de 2019. Extrêmement politisés mais allergiques aux pratiques codifiées, ces jeunes ont fait basculer l’échiquier.
  3. Les qualités de l’homme : ce que d’aucuns ont appelé le « génie politique » de Sonko repose sur trois piliers :
    • Le persécuté, le martyr que le système traque ;
    • Le tribun antisystème, qui nomme les corruptions, les corrompus et refuse toute compromission ;
    • Le recours providentiel, seul capable d’incarner une alternative radicale.

La conjonction de ces trois facteurs a, paradoxalement, conduit à l’élection du président Diomaye. Un concours de circonstances que cet article ne détaillera pas, mais qui a placé Sonko dans une position inédite : celle de faiseur de roi sans couronne.

Loi d’airain de la politique : un mythe survit tant qu’il reste à l’écart du pouvoir effectif. Dès qu’il entre dans la gestion quotidienne, il devient comptable du réel. Le passage de l’opposition à la Primature est un piège classique. Sonko y est tombé avec une précipitation déroutante.

Première erreur fatale : accepter la Primature

Tous les observateurs savent que la fonction de Premier ministre est ingrate par nature. Son premier usage politique est d’endosser les erreurs et les impasses de la politique présidentielle, quitte à servir de fusible en cas de crise. Sans compter un rythme chronophage qui empêche son titulaire de rayonner, et a fortiori de faire ombrage au chef de l’État.

En entrant à la Primature, Sonko a lui-même démonétisé son mythe d’homme providentiel. Je passe rapidement sur ses erreurs : la dette dite « cachée », les reniements, les déclarations controversées après la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba, etc. Après deux ans de pratique gouvernementale, le constat est sans appel : le pays est bloqué, l’économie essoufflée, les corps intermédiaires en ordre de bataille et le panier de la ménagère toujours aussi difficile à remplir. Pour le dire crûment : son passage à la Primature a été un échec.

La dyarchie installée au sommet de l’État a révélé l’incapacité de l’équipe Pastef à se hisser à la hauteur des enjeux et à honorer le mandat qui lui avait été confié. Ces deux ans et demi laisseront des traces, tant pour Sonko que pour le président Diomaye.

Seconde erreur, suicidaire : prendre le perchoir

Par une entourloupe qui ne manquera pas d’inspirer les thèses de science politique, Sonko se retrouve aujourd’hui président de l’Assemblée nationale (PAN). Si la Primature était une erreur fatale, devenir PAN est une erreur suicidaire.

Je n’entrerai pas dans les considérations extrapolitiques qui ont motivé le forcing de Pastef pour l’installer au perchoir. Ce qui est certain, c’est que la conduite de l’Assemblée mettra en évidence son incapacité à respecter l’ordre républicain et une volonté manifeste de bloquer la bonne marche du pays. Son tempérament et sa nature ne coïncident pas avec la fonction d’un président d’institution parlementaire, dans un régime hyper-présidentiel, face à un président qui n’est plus en phase avec lui politiquement.

Il aurait pu, sans se mettre en avant, jouer le maître marionnettiste et laisser l’effet de blocage se produire sans en assumer directement le coût politique. Mais il a choisi l’exposition maximale.

Un mythe définitivement démonétisé

Le mythe Sonko est aujourd’hui totalement démonétisé par l’exercice gouvernemental, puis par la prise du perchoir. Il compromet ainsi définitivement ses chances de construire un nouveau narratif et de consolider une base suffisante pour prétendre gagner les prochaines élections, s’il s’y présente. Bien sûr, il lui restera un noyau dur, déjà bien réduit par la rupture avec le président Diomaye et par la création de ce nouveau parti qui ne manquera pas d’en siphonner une bonne partie.

Ce qu’aurait dû faire Sonko

Après l’élection de Diomaye, il fallait se mettre en retrait. Voyager, donner des conférences à l’étranger, développer son réseau, user de la patience stratégique, cultiver le mythe en distillant très peu de déclarations officielles sur la marche du pays, quitte à rester en contact avec l’opinion par un outil puissant de communication indirecte. Laisser Diomaye et son équipe s’affairer et s’épuiser. Leur manque d’expérience aurait créé, d’ici 2029, une situation suffisamment dégradée pour permettre à Sonko de prendre le pouvoir, ou, au pire, de revenir en 2034.

Cette fenêtre est désormais refermée, par la faute de ses propres erreurs.

Et maintenant ?

En prospective, nous ne voyons pas comment Sonko pourrait se présenter et gagner une élection à l’avenir. Il faudra néanmoins compter avec lui, car il conserve une capacité de nuisance politique et une base irréductible qui le suivra où qu’il aille. Si le Pastef veut revenir aux affaires par ses propres moyens, la seule alternative crédible est de préparer un autre candidat, moins encombré. Cela exigera un véritable mea culpa collectif, un autodiagnostic exigeant, seul capable de transformer l’échec en expérience accumulée. Bâtir un nouveau récit, moins populiste et plus en phase avec les réalités, s’ouvrir à des alliances inédites, créer une nouvelle vague. Voilà la condition de la survie politique de cette famille, désormais orpheline de son mythe fondateur.

P. S. : Notre prochain article sera consacré à l’autre versant du pouvoir : « Diomaye, futur-ex président ».

Par Modou Charles Faye