Alphabétisation au Sénégal Quand savoir lire devient une condition de la souveraineté

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CONTRIBUTION
Alphabétisation au Sénégal Quand savoir lire devient une condition de la souveraineté

Le Sénégal célèbre, depuis le 8 septembre 2026, son Mois national de l’alphabétisation. Cette initiative, qui s’inscrit dans le prolongement de la Journée internationale de l’alphabétisation, mérite beaucoup plus qu’une succession de cérémonies, de discours et de communications institutionnelles. Elle doit nous conduire à regarder en face une réalité qui touche encore une partie imporante de notre population.
Le thème retenu cette année, «L’alphabétisation, levier d’entrepreneuriat et d’employabilité pour une inclusion sociale et économique durable», est particulièrement pertinent. Il rappelle que l’alphabétisation ne constitue pas seulement une question scolaire. Elle touche directement à l’emploi, à l’autonomie économique, à la citoyenneté, à l’accès aux droits et à la dignité humaine.
Les chiffres du dernier Recensement général de la population et de l’habitat, réalisé par l’Ansd en 2023, nous obligent cependant à dépasser les discours de satisfaction. Selon les données issues du Rgph-5, le taux d’alphabétisation des personnes âgées de 10 ans et plus atteint 62, 2%. Cela signifie que près de quatre personnes sur dix dans cette tranche d’âge restent privées des compétences fondamentales permettant de lire et d’écrire.
Cette donnée doit être prise au sérieux. Elle signifie que l’analphabétisme demeure une réalité nationale et non un phénomène marginal.
Les chiffres deviennent encore plus préoccupants lorsque l’on élargit l’observation. Pour les personnes âgées de 6 ans et plus, le taux d’alphabétisation atteint 59, 5% en 2023, ce qui correspond à un taux d’analphabétisme de 40, 5%. Ces chiffres montrent que notre pays reste confronté à un défi considérable dans l’acquisition et la maîtrise des compétences fondamentales.
La jeunesse apporte toutefois une lueur d’espoir. Selon le Rapport d’état du système éducatif national du Sénégal, le taux d’alphabétisation des 15-24 ans atteint environ 71%. Cette progression traduit les effets de la scolarisation et des efforts réalisés au cours des dernières décennies. Elle montre également que l’investissement dans l’éducation produit des résultats.
Mais une Nation ne peut pas considérer comme acceptable que des millions d’adultes restent durablement éloignés de l’écrit, de l’information et des possibilités offertes par l’économie moderne.
C’est précisément à ce niveau qu’il faut rappeler une vérité fondamentale. Pour annoncer cette idée, nous reprendrons une formule particulièrement forte prononcée lors du lancement du Mois national de l’alphabétisation à Pikine. Le directeur de l’Alphabétisation et des langues nationales, Monsieur Alioune Fall, a présenté l’alphabétisation comme «un droit fondamental qui permet de lutter contre l’ignorance, le sous-développement». Cette formule mérite d’être prise au sérieux parce qu’elle replace l’alphabétisation dans le champ des droits et du développement national.
Il faut donc sortir d’une conception réductrice qui associe l’alphabétisation à quelques cours destinés aux adultes dans des salles de classe.
L’alphabétisation moderne doit être très fonctionnelle et permettre à chaque citoyen de comprendre son environnement, de gérer une activité économique, de lire une ordonnance, de comprendre un contrat, de suivre les informations, d’utiliser un téléphone intelligent, de réaliser une opération financière et de connaître ses droits.
Elle doit également permettre au citoyen de comprendre les décisions publiques qui influencent directement sa vie. Le Sénégal compte aujourd’hui une population de plus en plus connectée. Le téléphone portable, les services numériques, les plateformes financières, les réseaux sociaux et les démarches administratives en ligne occupent une place croissante dans la vie quotidienne. Dans ce contexte, l’analphabétisme traditionnel risque de se transformer en exclusion numérique.
Un citoyen qui ne maîtrise pas la lecture et l’écriture peut difficilement bénéficier pleinement des opportunités offertes par la transformation numérique.
C’est pourquoi l’alphabétisation doit désormais intégrer la culture numérique. Elle doit apprendre à lire un message, à comprendre une interface, à utiliser un service numérique, à reconnaître une fausse information, à se protéger et à se projeter.
Cette évolution doit également nous conduire à revaloriser encore plus nos langues nationales.
L’alphabétisation ne doit pas être conçue comme une entreprise visant à éloigner le citoyen de sa culture. Elle doit, au contraire, permettre de construire un pont entre les langues nationales, le français et les nouvelles compétences numériques.
Le Sénégal dispose d’un patrimoine linguistique considérable. Le wolof, le pulaar, le sérère, le diola, le mandinka, le soninké et les autres langues nationales doivent pouvoir devenir des instruments de transmission des savoirs, de développement économique et de participation citoyenne.
Le Préfet de Pikine a d’ailleurs souligné, lors du lancement du Mois national de l’alphabétisation, l’importance de traduire les lois, règlements et décisions administratives dans les langues locales afin que les populations puissent mieux les comprendre et les appliquer. Cette remarque touche directement au cœur de la citoyenneté.
Car comment demander au citoyen de respecter une règle qu’il ne comprend pas réellement, même si l’adage nous enseigne que «nul n’est censé ignorer la loi» ?
Comment lui demander de participer à la vie démocratique s’il ne dispose pas des outils nécessaires pour accéder à l’information ?
Comment parler d’inclusion sociale et économique lorsqu’une partie de la population reste éloignée des instruments élémentaires de connaissance ?
L’alphabétisation devient donc une question de démocratie.
Elle devient aussi une question de souveraineté.
Un pays qui veut renforcer sa souveraineté économique, culturelle et politique doit disposer d’une population capable de comprendre, d’analyser et de décider. La souveraineté ne se résume pas à produire davantage de pétrole, de gaz ou d’électricité. Elle ne se limite pas non plus à disposer de ressources minières ou à contrôler certaines infrastructures stratégiques. Elle repose également sur la capacité des citoyens à comprendre leur société et à participer à sa transformation.
L’alphabétisation constitue ainsi une infrastructure invisible de la souveraineté.
Cette affirmation mérite une deuxième citation pour en mesurer toute la portée. L’Unesco considère l’alphabétisation comme un levier permettant de renforcer les stratégies éducatives, les capacités des institutions et les apprentissages des adultes, notamment dans un contexte de transformation numérique. Cette orientation montre que l’alphabétisation ne constitue plus une politique secondaire, mais un élément essentiel des politiques de développement humain.
Le Sénégal doit donc changer d’échelle.
Le financement constitue l’un des premiers défis. Les acteurs du secteur ont récemment plaidé pour une augmentation significative des ressources consacrées à l’alphabétisation. Le directeur de l’Alphabétisation et des langues nationales a notamment rappelé la recommandation de la conférence de Bamako de 2007, visant à consacrer au moins 3% du budget de l’éducation nationale à l’alphabétisation.
Cette question financière mérite un vrai débat national.
Si nous reconnaissons que l’alphabétisation contribue à l’employabilité, à l’entrepreneuriat, à la citoyenneté et à l’inclusion sociale, alors elle doit recevoir des moyens correspondant à cette ambition.
Il ne suffit pas de proclamer que l’alphabétisation est une priorité. Il faut lui donner les enseignants, les formateurs, les infrastructures, les outils pédagogiques et les ressources financières nécessaires.
Il faut également mieux cibler les populations les plus vulnérables.
Les femmes doivent occuper une place centrale dans cette politique. Les inégalités d’accès à l’alphabétisation restent importantes entre les sexes et entre les territoires. Les écarts territoriaux montrent également que les conditions d’accès au savoir ne sont pas identiques dans les différentes régions du pays. Les données du Rgph-5 confirment la persistance de ces disparités.
Il faut donc privilégier les femmes, les populations rurales, les personnes vivant avec un handicap, les jeunes sortis prématurément du système scolaire et les adultes qui n’ont jamais bénéficié d’une véritable formation de base.
Il faut également rapprocher les programmes des réalités économiques locales.
Une femme qui apprend à lire et à écrire doit pouvoir utiliser immédiatement ces compétences dans son activité. Un agriculteur doit pouvoir comprendre une notice, un prix, un contrat ou une information météorologique. Un commerçant doit pouvoir tenir ses comptes. Un artisan doit pouvoir lire une facture et utiliser les services financiers numériques. Un jeune doit pouvoir acquérir les compétences nécessaires pour accéder à une formation professionnelle.
L’alphabétisation doit produire des résultats visibles dans la vie quotidienne.
C’est pourquoi le thème de l’entrepreneuriat et de l’employabilité choisi pour 2026 doit être transformé en véritable politique publique.
Le Sénégal doit développer des programmes associant alphabétisation, formation professionnelle, entrepreneuriat, numérique et activités génératrices de revenus.
Il faut également mieux mesurer les résultats.
Nous devons savoir combien de personnes entrent dans les programmes, combien les terminent, combien acquièrent réellement les compétences fondamentales et combien utilisent ensuite ces compétences pour améliorer leurs conditions de vie.
La politique d’alphabétisation doit donc sortir de la logique des seuls effectifs inscrits pour entrer dans une logique d’impact.
La réussite ne doit plus être mesurée uniquement par le nombre de centres ouverts ou le nombre d’apprenants enregistrés. Elle doit être mesurée par la capacité réelle des bénéficiaires à lire, écrire, calculer, comprendre, entreprendre et participer pleinement à la vie sociale.
Cette exigence devient encore plus importante à l’heure de l’Intelligence artificielle.
Nous sommes en train d’entrer dans une nouvelle époque où la capacité à comprendre l’information devient déterminante. L’Intelligence artificielle peut multiplier les possibilités d’apprentissage et d’accès au savoir, mais elle peut aussi accentuer les inégalités entre ceux qui savent utiliser les outils numériques et ceux qui en sont exclus.
Il serait donc paradoxal de parler d’Intelligence artificielle, de transformation numérique et de souveraineté technologique alors qu’une partie importante de la population reste éloignée des compétences fondamentales.
L’alphabétisation doit devenir le premier étage de cette nouvelle politique de transformation numérique.
Le Sénégal doit aussi faire de ses collectivités territoriales des acteurs majeurs de cette politique. Les communes connaissent mieux les réalités locales. Elles peuvent identifier les populations concernées, mobiliser les associations, les organisations communautaires, les écoles, les daaras, les organisations de femmes et les acteurs économiques.
Tout le pays, sous la conduite des inspections d’Académie, doit pouvoir participer pleinement à cette dynamique.
L’alphabétisation ne doit pas être enfermée dans les bureaux de l’administration centrale. Elle doit descendre dans les quartiers, les villages, les marchés, les lieux de travail, les associations et les espaces communautaires.
Elle doit aller vers les populations au lieu d’attendre que les populations viennent vers elle.
Le Sénégal dispose aujourd’hui d’une occasion importante pour repenser cette politique.
Le passage d’une semaine nationale à un mois consacré à l’alphabétisation traduit déjà une volonté de donner davantage de visibilité à cette question. Mais cette visibilité ne prendra tout son sens que si elle débouche sur des décisions concrètes, des moyens supplémentaires et des objectifs mesurables.
Le moment est donc venu de passer de la célébration à l’action concrète.
Il faut un véritable plan national de rattrapage en alphabétisation.
Il faut renforcer les financements.
Il faut professionnaliser davantage les formateurs.
Il faut développer les contenus dans les langues nationales.
Il faut intégrer systématiquement le numérique.
Il faut rapprocher l’alphabétisation de la formation professionnelle.
Il faut donner une priorité particulière aux femmes et aux territoires les plus défavorisés.
Il faut enfin créer une véritable passerelle entre alphabétisation, emploi, entrepreneuriat et citoyenneté.
Car le véritable enjeu dépasse largement la capacité de lire et d’écrire.
Il s’agit de donner à chaque Sénégalais les moyens de comprendre le monde, de comprendre son pays et de participer à son développement.
Nous voudrions terminer par une formule qui résume l’essentiel de cette réflexion. Pour introduire cette dernière citation, il faut rappeler que l’alphabétisation constitue d’abord une question de dignité et de liberté, avant d’être une simple politique éducative. Comme le résume une conviction largement portée par l’action internationale en faveur de l’alphabétisation, «l’alphabétisation est un droit humain fondamental». Cette affirmation signifie que le Sénégal ne doit pas considérer l’alphabétisation comme une faveur accordée aux populations exclues du système scolaire, mais comme un droit que l’Etat doit contribuer à garantir.
En définitive, le Sénégal ne pourra pas construire une économie inclusive, une démocratie pleinement participative et une véritable souveraineté culturelle et numérique en laissant une partie de sa population à l’écart du savoir.
L’alphabétisation n’est donc pas une politique du passé.
Elle constitue l’un des investissements les plus importants pour notre avenir.
Un Sénégal qui apprend est un Sénégal qui comprend.
Un Sénégal qui comprend est un Sénégal qui décide.
Et un Sénégal qui décide par lui-même est un Sénégal qui avance véritablement vers la souveraineté.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal