Hydrocarbures:  Le Sénégal a-t-il préparé l’après-premier baril ? Par Ndiouga Fall Dieng

13:43
CONTRIBUTION
Hydrocarbures:  Le Sénégal a-t-il préparé l’après-premier baril ? Par Ndiouga Fall Dieng

Alors que Dakar vient une nouvelle fois d’augmenter les prix du carburant, le paradoxe d’un Sénégal devenu producteur de pétrole et de gaz interpelle. Plus que la hausse elle-même, c’est l’insuffisance d’anticipation qui pose question.

Alors que Dakar vient une nouvelle fois d’augmenter les prix du carburant, le paradoxe d’un Sénégal devenu producteur de pétrole et de gaz interpelle. Plus que la hausse elle-même, c’est l’insuffisance d’anticipation qui pose question.

Le paradoxe est saisissant.

Depuis le 15 août, le litre de supercarburant est passé à 990 francs CFA et celui du gasoil à 755 francs. Le gouvernement invoque la hausse des cours internationaux et la nécessité de réduire le poids des subventions énergétiques. Dans un contexte international marqué par une forte volatilité, l’argument économique peut s’entendre. 

Mais une question demeure, et elle est autrement plus importante : comment le Sénégal, devenu producteur de pétrole et de gaz, peut-il encore être aussi vulnérable aux soubresauts du marché international des hydrocarbures ?

C’est là que se trouve le véritable débat.

Le paradoxe d’un pays producteur

Le Sénégal n’est plus le pays qui attendait hypothétiquement son premier baril.

Sangomar produit. GTA exporte du gaz naturel liquéfié. En mai 2026, Sangomar a expédié près de 2,93 millions de barils en trois cargaisons, tandis que GTA a exporté quatre cargaisons de GNL. 

Nous sommes donc entrés dans une nouvelle ère.

Pourtant, pour le consommateur sénégalais, cette nouvelle réalité ne se traduit pas encore par une véritable souveraineté énergétique.

C’est précisément ici que la responsabilité des gouvernants doit être interrogée.

Le problème n’est pas d’avoir augmenté le prix du carburant. Le problème est de savoir pourquoi, après des années de préparation à l’arrivée des hydrocarbures, nous n’avons pas encore construit suffisamment vite les infrastructures permettant de transformer cette nouvelle richesse en avantage compétitif pour notre économie.

Sangomar : le pétrole était connu, la question du raffinage aussi

Depuis plusieurs années, le Sénégal connaissait les caractéristiques du pétrole qui devait être extrait de Sangomar.

Il savait également que la raffinerie de Mbao ne pouvait pas, dans sa configuration historique, constituer à elle seule la réponse à la nouvelle donne pétrolière.

La SAR a certes réussi à raffiner du brut de Sangomar en 2025. C’est une avancée importante et il serait injuste de l’ignorer. La société indique aujourd’hui disposer d’une capacité de raffinage de 1,5 million de tonnes par an. 

Mais la question stratégique reste entière : avons-nous dimensionné notre outil industriel pour tirer pleinement profit de notre pétrole ?

Produire du brut et l’exporter est une chose.

Produire du brut, le raffiner au Sénégal, fournir notre marché intérieur, développer la pétrochimie et exporter des produits à plus forte valeur ajoutée en est une autre.

C’est cette deuxième ambition qui devrait guider notre politique pétrolière.

Car un baril exporté crée une recette.

Un baril transformé localement peut créer des emplois, des entreprises, des compétences, des recettes fiscales et une industrie.

Le pétrole ne doit donc pas seulement être une source de revenus pour l’État. Il doit devenir un accélérateur d’industrialisation.

GTA : le même retard, avec le gaz

Le gaz pose une question encore plus emblématique.

Depuis la découverte de GTA, le Sénégal savait qu’une partie de cette ressource devait servir au marché domestique, notamment à la production d’électricité.

Le concept de « Gas-to-Power » est aujourd’hui au cœur de la stratégie énergétique nationale.

Mais une stratégie énergétique ne fonctionne pas sans infrastructures.

Comment acheminer le gaz offshore vers les centrales ?

Comment connecter les futures zones industrielles ?

Comment remplacer progressivement les combustibles importés ?

Comment faire du gaz sénégalais un facteur de baisse du coût de l’électricité ?

Ces questions étaient prévisibles.

Aujourd’hui, le Sénégal commence enfin à construire les réponses.

Le projet de gazoduc GTA-Gandon constitue ainsi une avancée majeure. La conduite doit relier les installations de GTA à la zone de Gandon, sur environ 85 kilomètres, pour alimenter notamment une future centrale électrique de 250 à 300 MW. (msgbcoilgasandpower.com⁠)

Mais cette infrastructure arrive après le démarrage de la production.

C’est précisément ce décalage entre la connaissance du problème et l’exécution qui mérite d’être questionné.

Gouverner, c’est anticiper

Il ne s’agit pas de condamner indistinctement tout ce qui a été fait.

Le Sénégal dispose aujourd’hui d’une stratégie « Gas-to-Power ». Un réseau gazier national d’environ 400 kilomètres est envisagé pour acheminer le gaz offshore vers les centrales électriques et les consommateurs industriels. (msgbcoilgasandpower.com⁠)

Il existe donc une vision.

Mais une vision qui arrive tardivement, ou qui s’exécute trop lentement, peut devenir une occasion manquée.

Gouverner, ce n’est pas seulement gérer les crises lorsqu’elles surviennent. C’est préparer les infrastructures avant que les crises ne deviennent des urgences.

C’est précisément ce que l’on attendait d’une classe dirigeante qui disposait de plusieurs années pour préparer l’arrivée du pétrole et du gaz.

Pendant que le débat politique occupait l’essentiel de l’espace public, la véritable bataille se jouait ailleurs : dans les raffineries, les pipelines, les centrales, les réseaux électriques, les capacités de stockage, les ports, les compétences techniques et la transformation industrielle.

Le pétrole ne doit pas devenir une rente politique

Le Sénégal ne peut pas se permettre de reproduire les erreurs de nombreux pays producteurs africains : exporter une matière première, consommer les recettes et continuer à importer les produits transformés.

Notre ambition doit être exactement inverse.

Le pétrole doit financer l’industrie.

Le gaz doit réduire le coût de l’électricité.

L’électricité moins chère doit attirer l’industrie.

L’industrie doit créer des emplois.

Et les revenus tirés des hydrocarbures doivent financer la transition vers une économie capable de vivre lorsque les réserves commenceront à décliner.

Voilà le véritable contrat que les dirigeants devraient proposer aux Sénégalais.

Cinq chantiers pour changer de trajectoire

Il est encore temps de corriger le tir.

Première priorité : accélérer la transformation de la SAR.

Le Sénégal doit déterminer rapidement la capacité de raffinage dont il aura besoin pour les vingt prochaines années et investir dans les unités permettant de traiter économiquement le brut disponible.

Deuxième priorité : construire un véritable réseau gazier national.

Le gazoduc GTA-Gandon doit être considéré comme le premier maillon d’un réseau beaucoup plus ambitieux reliant les zones de production aux centrales et aux grands pôles industriels.

Troisième priorité : faire du gaz domestique un instrument de baisse du coût de l’électricité.

Le « Gas-to-Power » ne doit pas être un slogan. Il doit produire un résultat mesurable sur la facture énergétique de l’État, des entreprises et, à terme, des ménages.

Il faudra aussi noter la transformation des hydrocarbures en industrie.

Le Sénégal doit attirer des investissements dans la pétrochimie, les engrais, les produits chimiques, les matériaux et les industries énergivores.

L’objectif ne doit plus être seulement de vendre des molécules, mais de construire autour d’elles une économie productive.

Et surtout penser a préparer dès maintenant l’après-pétrole.

Une partie des revenus pétroliers et gaziers devrait être systématiquement orientée vers les infrastructures électriques, les énergies renouvelables, le stockage, la recherche, la formation et l’industrialisation.

Car le pétrole est une richesse temporaire.

L’énergie, elle, doit devenir une capacité permanente.

Sortir de la politique du court terme

Le Sénégal traverse une période historique.

Pour la première fois, nous disposons des ressources naturelles susceptibles de modifier profondément la structure de notre économie.

Ce moment ne doit pas être gaspillé dans les querelles politiques permanentes, les rapports de force institutionnels ou la préparation de la prochaine échéance électorale.

Les Sénégalais attendent davantage.

Ils veulent savoir pourquoi, alors que le pays produit désormais son pétrole et son gaz, leur économie demeure exposée aux variations du prix des hydrocarbures.

Ils veulent savoir quand le gaz sénégalais permettra réellement de produire une électricité moins chère.

Ils veulent savoir quand notre pétrole permettra de réduire durablement notre dépendance aux produits raffinés importés.

Et surtout, ils veulent savoir ce que le pays laissera à la prochaine génération lorsque Sangomar et GTA ne produiront plus.

C’est à cette aune que devra être jugée la gouvernance des hydrocarbures.

Pas au nombre de barils produits.

Pas au montant des recettes encaissées.

Pas au nombre de cargaisons exportées.

Mais à la capacité du Sénégal à transformer une richesse souterraine en souveraineté énergétique, industrialisation et prospérité durable.

Le Sénégal n’a pas besoin de dirigeants qui découvrent les problèmes lorsqu’ils deviennent urgents.

Il a besoin de dirigeants capables de regarder vingt ans devant eux.

Le véritable défi de Sangomar et de GTA n’est donc pas de savoir combien le Sénégal va gagner avec son pétrole et son gaz. C’est de savoir ce que nous allons construire avec cette richesse avant qu’elle ne disparaisse.

Par Ndiouga Fall Dieng