Pendant que le peuple compte ses pièces, les puissants politiques comptent leurs querelles Par Boubacar Mohamed Racine Sy

15:13
CONTRIBUTION
Pendant que le peuple compte ses pièces, les puissants politiques comptent leurs querelles Par Boubacar Mohamed Racine Sy

Pendant que la mère regarde le prix de la viande avant de décider si elle pourra encore en mettre dans la marmite, pendant que le père calcule le coût du carburant avant de prendre la route et pendant que le jeune homme, sans emploi, regarde passer les mois avec cette étrange sensation de voir sa jeunesse lui échapper, le débat politique sénégalais semble s’être enfermé dans une question qui paraît de plus en plus éloignée de la vie réelle.

Qui détient le pouvoir ? Qui le perd ? Qui va le conquérir demain ?

Par contre, il subsiste une et une seule légitime question. Qui parle au nom du peuple ?

En réalité, pendant que les hommes politiques se disputent le pouvoir, les sénégalais vivent l’enfer. Pendant que les puissant se disputent les privilèges, le peuple attend.

Il attend du travail pour sa jeunesse, des soins accessibles pour ses malades, une école capable de préparer ses enfants à autre chose qu’à l’exil, une économie qui produise suffisamment pour que le prix de la vie ne devienne pas chaque jour une nouvelle humiliation. Il attend surtout que ceux qui ont demandé son suffrage se souviennent de la raison pour laquelle il le leur a donné.

Car voici le paradoxe qui devrait nous obséder : le peuple demande une vie meilleure et la politique lui répond par davantage de politique.

Depuis plusieurs jours, nous parlons du prix de la viande. Avant cela, du prix de l’électricité, du poisson, des légumes et de ces dépenses ordinaires qui, additionnées les unes aux autres, finissent par transformer le quotidien en exercice permanent de renoncement.

Et voici maintenant le carburant qui augmente à son tour, sous le terme presque anodin de « ajustement», comme si la douceur du mot pouvait diminuer la dureté de la facture.

Seulement, le carburant ne reste jamais longtemps à la pompe. Il voyage dans le prix du transport, dans celui des marchandises, dans celui des aliments et, finalement, dans le portefeuille de celui qui n’a déjà plus beaucoup de marge.

Nous sommes le 15 août. C’est un jour de fête, un jour où l’on devrait pouvoir penser aux familles, aux retrouvailles, aux vacances, à la vie simplement.

Et pourtant, jusque dans les conversations les plus ordinaires, il y a désormais cette question qui revient : combien cela va-t-il encore coûter ?

Pendant ce temps, sur les écrans, le pays regarde autre chose.

Les fonds politiques. Les déclarations de patrimoine. Les affrontements entre responsables. Les fidélités qui changent. Les camps qui se forment. Les accusations qui répondent aux accusations. Les uns expliquent que les autres sont responsables de tous les maux du pays. Les autres répondent qu’ils sont les seuls à pouvoir sauver le Sénégal.

Et nous regardons. Nous commentons. Nous choisissons nos camps. C’est là que réside le véritable problème.
En effet, à force de transformer chaque question nationale en affrontement partisan, nous avons fini par oublier que la politique n’est pas la vie du peuple. Elle est censée être au service de cette vie.

La politique devrait être le moyen par lequel une société organise son avenir. Elle devrait permettre de produire de la richesse, de mieux la distribuer, de protéger les plus faibles, d’éduquer les plus jeunes, de soigner les malades mais aussi de créer les conditions dans lesquelles un jeune peut travailler sans avoir à considérer l’émigration comme son unique horizon.

Lorsqu’elle devient une fin en soi, lorsqu’elle ne parle plus que d’elle-même, de ses rapports de force et de ses ambitions, elle produit une chose terrible. Elle détourne le regard du citoyen.

La politique devient alors une sorte d’opium collectif, comme le cas actuellement au Sénégal.

Non pas parce que le Sénégalais ne souffre pas ou ne comprend pas ce qui lui arrive. Parce que simplement on lui offre chaque jour de nouvelles raisons de regarder ailleurs.

On lui donne des camps, des adversaires, des slogans, des personnalités à défendre et d’autres à détester. On lui fait croire que son intérêt est de savoir qui gagnera la prochaine bataille politique, alors que la question qui devrait lui brûler les lèvres est infiniment plus simple : est-ce que ma vie s’améliore ?

Cette question devrait être posée à tout le monde, sans exception.

À celles et ceux qui gouvernaient hier comme à celles et ceux qui gouvernent aujourd’hui. À celles et ceux qui soutiennent le pouvoir comme à celles et ceux qui le combattent.

Elle devrait être posée sans haine et sans complaisance.

Car une démocratie adulte ne demande pas au citoyen d’aimer ses dirigeants. Elle lui demande de les surveiller. J’y suis revenu extensiblement dans mon troisième livre : Misons sur l’éducation. Édition l’harmattan 2025.

Le citoyen n’a pas vocation à devenir le défenseur d’un président, d’un parti ou d’un leader politique. Il ne devrait pas passer son temps à expliquer pourquoi celui qu’il soutient a raison et pourquoi celui d’en face a tort. Son rôle est autrement plus exigeant.

Il doit regarder les résultats, comparer les promesses aux réalisations, demander des comptes et conserver, même à l’égard de ceux qu’il a contribué à porter au pouvoir, cette liberté fondamentale de dire non.

C’est peut-être cette liberté que nous sommes en train de perdre dans la passion des camps.

Nous ne jugeons plus toujours une décision à ses conséquences. Nous la jugeons à celui qui l’a prise. Nous ne demandons plus seulement ce que le pouvoir fait pour le pays. Nous demandons ce que l’adversaire aurait fait à sa place ou que le prédécesseur ne l’avait pas fait. Nous ne cherchons plus toujours la vérité. Nous cherchons parfois ce qui peut conforter notre camp.

Et lorsque le citoyen devient supporter, le pouvoir, quel qu’il soit, devient plus confortable.

Voilà pourquoi le débat public sénégalais mérite d’être ramené à sa véritable matière.

Pourquoi le pouvoir d’achat se dégrade-t-il de jour en jour ?

Comment créer suffisamment d’emplois pour que notre jeunesse puisse construire sa vie ici ?

Comment produire davantage de ce que nous consommons ?

Comment faire de l’agriculture autre chose qu’une promesse répétée à chaque génération ?

Comment industrialiser réellement le pays et transformer nos ressources en emplois, en entreprises et en revenus ?

Comment faire en sorte qu’un Sénégalais malade puisse se soigner sans avoir à choisir entre son ordonnance et les besoins de sa famille ?

Ce sont ces questions qui devraient nous empêcher de dormir. Elles devraient être débattues. Elles devraient, actuellement, être les préoccupations de tout homme politique qui se réveillent aujourd’hui au Sénégal.

Il n’est pas dit que les questions institutionnelles seraient sans importance, ni parce que la transparence dans la gestion publique serait secondaire.

Seulement les querelles des pseudos élites sénégalais portent que sur ces considérations aux relents partis. Ils devraient être occupés à résoudre prioritairement des problèmes aussi élémentaires que manger, se déplacer, se loger, se soigner et travailler. Que cela ne soit priorité, il s’agit là véritablement d’une non assistance en des personnes en danger.

Il y a quelque chose de profondément déséquilibré dans une société où l’on demande constamment aux citoyens de se serrer la ceinture, de comprendre les contraintes économiques, d’accepter les sacrifices nécessaires, tandis que l’exemplarité de ceux qui prennent les décisions devient elle-même une question publique.

La sobriété ne peut pas être une vertu que l’on exige uniquement de ceux qui ont déjà peu.

La confiance, elle aussi, a ses conditions.

On ne demande pas à un peuple qui peine à joindre les deux bouts de croire éternellement aux promesses. On lui montre des preuves. On ne lui demande pas d’aimer ceux qui gouvernent. Ce peuple devrait constater le changement qualitatif de son existence.

C’est pourquoi le peuple ne devrait pas être invité à choisir entre des hommes comme on choisit entre deux équipes.

Le peuple n’a pas vocation à choisir son maître. Il a vocation à contrôler ses gouvernants.

Cette phrase devrait être au cœur de notre démocratie.

La première fidélité du citoyen n’est ni envers un parti, ni envers une personnalité, ni envers une génération politique.

Elle est envers le pays lui-même. Et cette fidélité-là devrait nous rendre capables de reconnaître une bonne décision lorsqu’elle vient de ceux que nous ne soutenons pas, comme de dénoncer une mauvaise décision lorsqu’elle vient de ceux auxquels nous avons donné notre confiance.

C’est à cette condition seulement que le citoyen redevient citoyen.

Sinon, nous continuerons à nous battre pour les autres pendant qu’eux-mêmes se disputent le pouvoir.

Pendant ce temps, le jeune Sénégalais continuera de chercher un emploi. La mère continuera de calculer le contenu de sa marmite. Le père continuera de regarder le prix du carburant avant de démarrer son véhicule.

Et ceux qui ont la charge de gouverner continueront peut-être à croire que le pays se résume à ce qui se dit dans les studios de télévision, dans les couloirs de l’Assemblée ou sur les réseaux sociaux.

Mais le Sénégal réel est ailleurs. Il est dans les maisons où l’on compte. Dans les boutiques où l’on renonce la majeure partie du temps. Dans les familles où l’on s’endette effroyablement. Dans les quartiers où des diplômés attendent encore leur première chance dans des bancs diaxlé. Dans ces jeunes qui, faute de croire suffisamment à leur avenir ici, finissent par regarder vers la mer.

Voilà le pays qu’il faut regarder.

Car les hommes passent, les partis changent, les majorités se renversent et les discours finissent toujours par céder la place à d’autres discours. Le Sénégal, lui, reste.

Et c’est au Sénégal que nous devons être fidèles.

Alors, peut-être est-il temps que le peuple cesse de demander aux puissants quel camp il doit choisir et commence à leur demander ce qu’ils ont fait de la confiance qu’il leur a donnée.

Qu’il cesse de se battre pour eux et commence à exiger d’eux. Qu’il cesse de mesurer la politique à la violence des querelles et commence à la mesurer à la qualité de la vie.

Parce qu’à la fin, il ne restera ni les slogans, ni les plateaux de télévision, ni les invectives, ni les stratégies de pouvoir.

Il restera une question, beaucoup plus simple et beaucoup plus terrible :

avons-nous réellement rendu la vie meilleure à ceux au nom desquels nous prétendions gouverner ?

Pendant que les puissants comptent leurs querelles, le peuple compte ses pièces.

Il serait temps que ceux qui gouvernent se souviennent enfin de ce que ces pièces représentent : la vie de millions de Sénégalais.

Boubacar Mohamed Racine Sy
Écrivain – Essayiste