L’exercice du pouvoir est un révélateur impitoyable. Il sépare les discours de campagne des réalités de l’Etat. Il distingue également les responsables qui assument leurs actes de ceux qui cherchent, après coup, à s’en décharger.
L’affaire dite de la «dette cachée» constitue aujourd’hui l’une des plus grandes controverses politiques et économiques du Sénégal contemporain. Pendant des mois, les plus hautes autorités de l’Etat ont soutenu que le régime précédent aurait volontairement dissimulé une partie importante de la dette publique. Cette accusation extrêmement grave a été portée devant l’opinion nationale et internationale avec une assurance telle qu’elle a contribué à fragiliser l’image financière du Sénégal, à semer le doute chez les partenaires économiques et à alimenter une campagne systématique de discrédit contre les anciens dirigeants.
Or, voilà que lors d’une interview accordée à Rfi et France 24, Monsieur Ousmane Sonko a déclaré qu’il parlait alors en qualité de chef de parti et qu’il n’était qu’un simple Premier ministre ne disposant pas de tous les leviers de décision.
Cette déclaration soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Car enfin, de qui parle-t-on ?
Parle-t-on d’un simple militant politique s’exprimant dans un meeting partisan ? Certainement pas.
Parle-t-on d’un opposant sans responsabilité gouvernementale ? Encore moins.
Nous parlons du Premier ministre de la République du Sénégal, chef du gouvernement, placé au cœur de l’appareil exécutif et bénéficiant de l’ensemble des informations stratégiques produites par l’Administration publique.
Au moment où la thèse de la dette cachée était annoncée aux Sénégalais, Monsieur Sonko ne s’exprimait pas dans le cadre d’une réunion de parti. Il parlait entouré de membres de son gouvernement. Le décor, le protocole, les symboles de l’Etat et la présence de l’équipe gouvernementale donnaient à cette communication un caractère officiel incontestable.
Dès lors, prétendre aujourd’hui qu’il parlait essentiellement comme chef de parti relève d’une réécriture des faits difficilement défendable.
L’Etat n’est pas une scène politique où l’on change de costume selon les circonstances. On ne peut pas bénéficier de l’autorité de la fonction lorsqu’il s’agit d’accuser et redevenir un simple responsable partisan lorsque vient le moment d’assumer les conséquences de ses déclarations.
Une formule célèbre de Winston Churchill rappelle avec justesse que «le prix de la grandeur est la responsabilité».
Cette citation signifie qu’aucune fonction élevée ne peut être dissociée des devoirs qui l’accompagnent. Plus le pouvoir est important, plus l’obligation d’assumer ses décisions est grande. Le Premier ministre d’un pays ne peut invoquer sa qualité de chef de parti pour se soustraire à la responsabilité politique de déclarations faites dans l’exercice apparent de ses fonctions.
L’incohérence devient encore plus frappante lorsqu’on examine la place réelle qu’occupait Monsieur Sonko dans le dispositif institutionnel.
Durant les premiers mois du nouveau régime, personne ne contestait qu’il constituait le principal centre d’impulsion politique. Ses partisans eux-mêmes le présentaient comme l’inspirateur majeur des orientations gouvernementales. Dans l’opinion publique, il apparaissait comme l’homme fort du régime.
Comment celui qui était présenté comme le principal architecte des politiques publiques peut-il soudainement se définir comme un «simple Premier ministre» dépourvu des informations essentielles ?
L’argument est difficile à soutenir.
Dans toutes les démocraties modernes, lorsqu’un chef de gouvernement annonce des chiffres relatifs aux finances publiques, les citoyens considèrent naturellement que ces informations proviennent des administrations compétentes, des services du Trésor, du ministère des Finances ou des institutions chargées du contrôle budgétaire.
Personne n’imagine qu’il puisse s’agir d’une simple appréciation partisane.
Prenons un exemple simple.
Si un Premier ministre affirme que le déficit budgétaire est de 5%, les marchés financiers, les partenaires internationaux et les citoyens considèrent cette donnée comme une information officielle. Ils ne cherchent pas à savoir si le responsable politique parlait comme chef de parti ou comme chef du gouvernement.
La parole publique engage l’Etat.
C’est précisément pour cette raison que les gouvernants doivent faire preuve de prudence, de rigueur et de responsabilité.
Une autre réflexion de Charles de Gaulle conserve ici toute sa pertinence lorsqu’il affirmait que «l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement».
Cette pensée rappelle que les plus hautes fonctions exigent de la retenue, de la hauteur et un sens aigu de la responsabilité institutionnelle. Celui qui exerce l’autorité de l’Etat ne peut banaliser sa parole, ni brouiller la frontière entre communication partisane et communication gouvernementale.
Au-delà du cas personnel de Monsieur Sonko, cette affaire pose une question fondamentale pour notre démocratie.
Peut-on gouverner durablement un pays en transformant chaque difficulté en héritage du passé ?
Peut-on construire la confiance publique en multipliant les accusations spectaculaires avant de les relativiser lorsque surgissent les interrogations ?
Peut-on diriger un Etat moderne sans accepter pleinement la responsabilité des actes posés en son nom ?
La crédibilité des institutions repose précisément sur la stabilité de la parole publique. Lorsqu’une accusation aussi grave que celle d’une dette cachée est portée au plus haut niveau de l’Etat, elle ne peut ensuite être requalifiée comme une simple position de chef de parti.
L’enjeu dépasse les clivages politiques.
Il concerne la confiance des citoyens dans leurs institutions.
Il concerne également l’image du Sénégal auprès de ses partenaires financiers et diplomatiques.
Enfin, il concerne une exigence élémentaire de cohérence politique.
Comme le rappelait le philosophe Jean-Paul Sartre, «nous sommes nos choix».
Cette citation signifie qu’un responsable politique est jugé non sur les explications qu’il fournit après coup, mais sur les décisions qu’il prend et les paroles qu’il prononce lorsqu’il exerce le pouvoir.
Les Sénégalais ont le droit d’attendre de leurs dirigeants qu’ils assument pleinement leurs déclarations. Ils ont le droit d’exiger que la parole de l’Etat reste une parole d’Etat. Ils ont surtout le droit de refuser que les responsabilités gouvernementales soient réinterprétées en fonction des circonstances du moment.
La démocratie ne se nourrit pas seulement de promesses et de slogans. Elle repose également sur une vertu essentielle, celle de la responsabilité.
Et en politique comme dans la vie, assumer ses responsabilités demeure toujours plus honorable que chercher à les contourner.
Amadou MBENGUE dit Vieux – Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque – Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal




