Légifération tous azimuts : Que cache la manie pastéfienne à réglementer ?

11:46
CONTRIBUTION
Légifération tous azimuts : Que cache la manie pastéfienne à réglementer ?

Réagissant à la censure par le Conseil constitutionnel de la proposition de loi portée par Pastef et relative aux fonds politiques, Ousmane Sonko s’est non seulement permis de critiquer (sans argument) la décision dudit conseil, mais il a menacé ce dernier de représailles législatives ! Autrement dit, pour se venger du Conseil constitutionnel, Ousmane Sonko préconise de l’inonder de propositions de loi ! Voilà donc dans quel type de moralité républicaine baigne ce monsieur. Cette promesse-menace est en réalité une relique du projet étouffé par les citoyens de l’Etat-parti. Ousmane Sonko serait aujourd’hui président, aucune de ces lois votées dans l’empressement et la précipitation ne verrait le jour. La preuve par mille est son silence coupable durant les deux ans qu’il a consommé des fonds politiques sans aucune réglementation. Ce qui se passe à Pastef, c’est qu’on se sert du prétexte de la bonne gouvernance pour tenter de saboter le travail de l’Exécutif.
Les mensonges de Sonko n’auraient jamais dû prospérer dans ce noble pays si les élites n’avaient pas déserté le terrain de leurs responsabilités. Cet homme nous a trop coûté avec comme monnaie singe, des inepties sur la monnaie, des milliards volés, le système. Nous n’avons pas pris soin de réfuter ses allégations, et des faibles d’esprit s’en sont emparés pour les répéter en boucle. L’opportunisme, quand il est roi dans le cœur d’un homme, fonctionne comme un anesthésiant. Carl Schmitt et Heidegger ont été de brillants intellectuels, mais par opportunisme, ils ont épousé l’idéologie nazie. Le second est allé jusqu’à approuver en privé la déjudaïsation de l’université. Il est tombé tellement bas que lorsque son maître Husserl a été révoqué par l’antisémitisme, il n’a rien tenté, préférant faire un témoignage honteux sur ce qu’il lui doit en tant que philosophe. Les travaux de Jean-Pierre Faye, Emmanuel Faye, Michel Lacroix, montrent à quel point les intellectuels pouvaient être sensibles aux prébendes, à la notoriété, à la flatterie et aux autres biens matériels.
Nous avons commis l’erreur de croire au bon sens des jeunes, oubliant que nous sommes dans un pays où l’absurde peut être érigé en prophétie. Dans ce pays où chaque jour un pseudo-chef spirituel peut prétendre causer quotidiennement avec les prophètes, et où n’importe quel guide religieux réussit à fédérer autour de ses mystifications des milliers de personnes, l’imposture Sonko n’a rien d’étonnant. Comme un Sdf politique, il a squatté toutes les idées porteuses d’émotions et d’enthousiasme pour arriver à ses fins. Une fois au pouvoir, il n’a rien réussi d’autre qu’à plonger le pays dans la dégradation de ses valeurs sur les marchés. Tout le monde a vu que le niveau de vie affiché avec ostentation par cet imposteur était incompatible avec les idées qu’il a vendues aux jeunes. Ses déclarations sur les fonds politiques devraient logiquement le démystifier définitivement si nous étions dans une société normale. A sa place, les hommes politiques normaux auraient fait profil bas, mais il a le toupet de se montrer encore plus arrogant avec une utilisation du Parlement comme arme pour se venger de l’Exécutif.
Les Grecs à qui nous devons la démocratie ont inventé le Graphè paranomon pour punir les hommes d’Etat coupables d’avoir introduit des lois qui sont en contradiction flagrante avec les lois existantes et manifestement en conflit avec l’intérêt général. Je pense qu’on devrait s’inspirer de ce modèle grec, car certaines propositions de loi relèvent du sabotage, d’une volonté de désacraliser nos institutions. Quand les nazis ont fait irruption sur la scène politique allemande, ils se sont littéralement attaqués aux institutions et à l’Etat lui-même dans le but de promouvoir la personne de Hitler au détriment de l’Etat. Laisser faire Ousmane Sonko dans sa volonté d’assujettir l’Etat, c’est commettre les mêmes erreurs que les élites allemandes : la compromission et la démission. Au chapitre 3 de son livre «Libres d’obéir», l’historien français, Johann Chapoutot, explique comment le nazisme a progressivement calomnié et discrédité l’Etat :
«Le rejet et la répudiation par les nazis de la notion ainsi que de l’existence même de l’Etat peuvent surprendre, tant il va de soi qu’un «totalitarisme» présuppose, c’est apparemment l’évidence, un «Etat totalitaire». Or l’Etat, loin de n’être qu’inutile, est en outre, et surtout, néfaste, voire funeste aux yeux de tous les penseurs, idéologues, théoriciens et «intellectuels de combat» que compte le mouvement nazi.»
Les insultes et dénigrements contre les juges du Conseil constitutionnel, la fragilisation morale du président de la République par des chiens de garde qui se font obligation de l’outrager publiquement, l’anti-intellectualisme disséminé dans les discours par une profusion de conneries, participent de ce même procédé. C’est l’Etat dans son essence et sa forme actuelle qui est perçu par cette engeance comme le principal obstacle à la réalisation de leurs pulsions totalitaristes. Les irrégularités du marché des voitures de la Primature prétendument achetées avec les fonds politiques disqualifient Pastef et son leader de toute éthique de bonne gouvernance. Mais ils ont réussi à faire passer cette violation des lois comme une normalité par l’astuce de la victimisation et de la diabolisation. Au Sénégal de 2021-2026 comme en Allemagne de 1930-1945, le discours arrogant et violent a prévalu sur le bon sens et la démarche discursive. Ce qui est étonnant, c’est comment un homme qui a porté un si douloureux coup à l’Etat, à l’économie et à tous les secteurs de la vie sociale peut avoir l’impudence de se présenter comme réformateur ?
Ceux qui s’acharnent à défendre les outrances de ce type auront affaire à leur propre conscience. La bravade et l’obstination ne sont pas des attitudes difficiles, même un âne peut en faire preuve. Nier les faits en leur opposant un narratif alternatif, inonder l’espace public par des conneries dans le but d’étouffer la pensée, ce n’est pas de l’habileté politique, c’est de la lâcheté. Quand les faits accusent un homme et qu’il tente le déni, la morale restera son œil de Caïn. Il voudra bien se draper dans les habits d’un héros, son histoire personnelle le dénudera devant le monde entier. On peut accéder au pouvoir par le mensonge, mais nul ne peut améliorer la vie de ses concitoyens par le mensonge.
Il n’y a plus de doute : le retour illégal de Sonko à l’Assemblée nationale était une exhortation à nier le pouvoir de l’Etat et à lui substituer la force partisane. Tout le monde l’a observé : tant qu’il était au gouvernement, le vote de lois relatives aux fonds politiques, à la déclaration de patrimoine, etc. était inutile. N’est-ce pas là un aveu du caractère superflu ou accessoire de l’Etat face à la personne du chef ? Pris au piège de leur propre impotence dans la gestion des affaires, ils accusent l’Etat, exactement comme l’avaient fait les nazis (qui veut tuer son chien l’accuse de rage).
«L’Etat, en pratique, apparaît en recul, comme menacé par une profusion d’institutions et d’organismes ad hoc et, avant tout, par le Parti lui-même. Au terme de Parti (Partei), la langue nazie préfère d’ailleurs celui de «mouvement» (Bewegung). Le «mouvement» épouse la dynamique de la vie et de l’histoire, tandis que l’Etat (der Staat), trop fidèle à son étymologie, est un status, une institution stable et statique, qui ne peut accompagner le flux des initiatives et des décisions à prendre et qui, au pire, les entrave.» Johann Chapoutot, Libres d’obéir, chapitre 2, Faut-il en finir avec l’Etat ?

Par Alassane K. KITANE