Il faudra beaucoup d’imagination pour continuer à expliquer aux Sénégalais, que le pays est sous contrôle, tant il suffit aujourd’hui de leurs courses pour mesurer l’écart vertigineux entre les discours rassurants et la réalité vécue par les ménages. Il suffit d’ouvrir son portefeuille, de regarder son panier ou son sac pour comprendre que quelque chose ne tourne plus rond. L’oignon, cette petite chose humble qui accompagne tout et ne se mange jamais seul, a décidé, lui aussi, de prendre sa revanche sur le consommateur.
Dans certains marchés, son prix atteint aujourd’hui 700 à 750 francs le kilogramme, tandis que le sac se négocie entre 13 000 et 16 000 francs. Et là, franchement, une question s’impose avec une évidence désarmante. L’oignon se croque-t-il tout seul ?
Évidemment non. Il faut bien qu’il soit accompagné de quelque chose. On trouve là une grande partie du scandale silencieux de la hausse des prix, car l’oignon n’est pas un détail du panier de la ménagère, encore moins un luxe que l’on pourrait supprimer sans conséquence. Il est le compagnon de la marmite, celui qui accompagne le riz, le poisson, le poulet, la viande, les sauces et toutes les préparations qui constituent notre cuisine quotidienne.
La viande flambe, l’oignon s’envole, le poisson, autrefois présenté comme recours naturel des ménages lorsque la viande devenait trop chère, s’échappe des étals tandis que les produits de grande consommation prennent, les uns après les autres, des libertés de plus en plus insolentes avec les revenus. Pendant que les prix grimpent, le consommateur, lui, reste prisonnier d’un revenu qui ne suit pas la cadence. Voilà la contradiction: tout augmente sauf ce qui devrait augmenter pour permettre aux citoyens de continuer à vivre décemment.
Le kilogramme de viande de bœuf coûte 5 000 francs, voire 5 500 francs dans certains circuits, tandis que celui du mouton atteint 6 000 francs et grimpe, dans certains marchés, à 7 000 francs. Il y a encore quelques semaines, 4 800 francs paraissaient exorbitants et indignaient. La belle promesse d’une pêche miraculeuse après l’arrêt des exportations vers l’étranger, consistait, en substance, à retenir le poisson dans nos eaux pour que nos marmites en regorgent et que les prix retrouvent enfin la raison. Nous avons surtout découvert que le poisson pouvait rester au Sénégal tout en continuant à nous coûter les yeux de la tête. La pêche miraculeuse a peut-être eu lieu, mais elle a échappé aux marchés, aux bols et aux assiettes des consommateurs. À croire que même les poissons, désormais, préfèrent attendre le client solvable avant de se laisser prendre dans les filets.
La mécanique insidieuse de la cherté habitue progressivement le consommateur à l’inacceptable, en transformant chaque nouveau sommet en référence acceptable avant de lui imposer, quelques jours ou quelques semaines plus tard, un nouveau seuil. À la fin, c’est toute la marmite qui est inaccessible, et avec elle, cette cuisine populaire qui, pendant longtemps, permettait aux ménages, surtout modestes, de nourrir une famille nombreuse avec des produits accessibles.
En deux ans, les prix de la viande bovine et ovine ont connu une progression spectaculaire. L’APS rapportait en juin dernier que certaines boucheries étaient passées d’environ 3 500 à 6 000 francs le kilogramme, tandis que les professionnels invoquent le coût de l’aliment du bétail, l’insuffisance du cheptel et les difficultés d’approvisionnement régional pour expliquer cette envolée. Depuis, la situation n’a pas retrouvé son calme et le consommateur continue de découvrir, au fil de ses achats, que ce qui était hier un produit courant tend aujourd’hui à devenir une denrée précieuse.
Le ministre de l’Industrie et du Commerce avait fini par parler. Il avait expliqué que le Sénégal ne produit pas suffisamment de bovins ni suffisamment de viande pour satisfaire la consommation nationale et que les difficultés d’approvisionnement en provenance du Mali compliquent la situation. Si ces explications peuvent être entendues, dans la mesure où une insuffisance de l’offre, une hausse des coûts de production ou une perturbation des circuits d’approvisionnement peuvent effectivement exercer une pression sur les prix, elles ne suffisent pas à dissiper l’exaspération d’un consommateur qui aimerait comprendre les ressorts de cette crise bien avant que celle-ci ne vienne frapper son portefeuille.
Le gouvernement a levé, hier 31 août, le gel des importations d’oignon qui était en vigueur depuis janvier. La mesure avait été prise à l’époque, pour privilégier l’écoulement de la production locale et protéger les petits producteurs. Elle est levée depuis hier, pour faciliter, dit le communiqué du ministère du Commerce, l’approvisionnement du marché intérieur. Cette décision pose tout de même une question élémentaire qui ne peut être esquivée. Comment en est-on arrivé là ?
Comment un dispositif censé garantir l’approvisionnement régulier et la stabilité des prix peut-il se terminer avec un oignon vendu jusqu’à 800 francs le kilogramme ?
L’Agence de régulation des marchés dispose pourtant d’un mécanisme pour organiser les périodes d’approvisionnement, ajuster les importations et limiter les fluctuations. Elle reconnaît elle-même la nécessité d’une régulation des prix. Alors pourquoi le consommateur a-t-il le sentiment que ces mécanismes n’existent que sur le papier ? Pourquoi les prix recommandés ne sont-ils pas visibles ? Pourquoi ne connaît-on pas les prix de référence que les commerçants sont censés appliquer ? Pourquoi faut-il attendre que les réseaux sociaux s’enflamment et que les ménages protestent pour que l’on se mette enfin à chercher des explications ? Et surtout, pourquoi le Sénégalais doit-il toujours être placé devant le fait accompli ? La manière de gouverner les prix est injuste. L’État sait, les professionnels savent, les structures de régulation savent, les importateurs savent, les grossistes savent, les détaillants savent. Le seul qui ne sait pas ce qui se passe est celui qui paie, alors que c’est justement celui qui paie qui devrait être le mieux informé, parce que c’est son revenu qui absorbe, en bout de chaîne, toutes les conséquences des décisions prises en amont.
La comparaison avec les pays voisins n’arrange rien et ajoute une couche d’amertume. À Abidjan, le kilogramme de bœuf avec os se négocie autour de 3 800 francs et celui du mouton autour de 4 500 francs. Dans certaines villes ivoiriennes, les prix sont même inférieurs. Au Mali, qui fournit traditionnellement une partie importante du bétail consommé ici, les autorités maliennes ont reconnu en avril 2026 la persistance de la hausse et engagé des discussions avec les acteurs de la filière pour trouver des solutions.
Donc, le voisin qui nous approvisionne et qui connaît une crise plus importante, tente au moins d’y répondre. Voilà ce que le consommateur sénégalais reproche à ses autorités. Il ne leur demande pas de transformer l’État en boucherie ou en boutique de quartier, mais simplement de donner le sentiment que quelqu’un tient la barre, que les circuits sont surveillés, que les marges sont connues, que les abus sont recherchés et que le consommateur n’est pas livré sans défense aux humeurs du marché.
Car enfin, si l’on demande au citoyen de faire des sacrifices au nom de la souveraineté économique, il serait tout de même raisonnable que cette souveraineté commence par sa marmite. On parle de souveraineté alimentaire, mais une souveraineté alimentaire qui produit des aliments hors de portée des citoyens est une étrange victoire contre ceux au nom desquels elle est revendiquée.
Il y a une autre absurdité. On demande au citoyen de consommer local, mais le local devient plus cher que ce que le consommateur peut supporter. On lui demande de privilégier la production nationale, mais lorsque cette production devient rare, il faut importer. On bloque les importations pour protéger le producteur, puis on les libère lorsque le prix devient insupportable. Entre-temps, c’est le consommateur qui encaisse, toujours lui, toujours le même, celui qui ne dispose ni de subvention, ni de stock, ni de chambre froide, ni de pouvoir de négociation et qui arrive au marché avec ses quelques billets pour repartir avec un panier de plus en plus léger.
Finalement, le véritable indicateur de la cherté de la vie se mesure à la taille du panier et à la capacité réelle d’un ménage, à remplir sa marmite.
Il fut un temps où 5 000 francs permettaient de préparer un repas respectable. Aujourd’hui, ils disparaissent dans moins d’un seul kilogramme de viande et, si l’on ajoute l’oignon, l’huile, les condiments, le riz ou le pain, il ne reste plus grand-chose pour le reste de la journée. Il faut donc avoir le courage de dire que la question du pouvoir d’achat n’est pas un sujet secondaire, qu’elle touche directement à la dignité, à la paix sociale et à la confiance dans l’État.
Alors, Mesdames et Messieurs les décideurs, il serait peut-être temps de sortir des bureaux et de regarder réellement ce qui se passe dans les marchés, de regarder les visages, d’écouter les ménages, de suivre les circuits, de publier les prix, de contrôler les marges, de sanctionner les abus et, surtout, d’expliquer. Expliquer avant que les prix ne flambent, expliquer pendant qu’ils flambent et expliquer pourquoi ils flambent, car un peuple peut accepter beaucoup de choses lorsqu’on lui parle franchement, mais ce qu’il supporte beaucoup moins, c’est d’avoir le sentiment qu’on le prend pour un simple portefeuille ambulant. Aujourd’hui, le consommateur sénégalais est fatigué de compter, de comparer, de réduire les quantités. Il est surtout fatigué de cette impression que, chaque matin, quelque chose de nouveau lui arrache quelques centaines de francs, comme si la vie elle-même s’était transformée en péage permanent.
À force de tout renchérir, on finit même par rendre la patience coûteuse, car il arrive un moment où celui qui ne peut plus réduire ses dépenses doit nécessairement demander où est passée la promesse d’une vie meilleure. Il faudrait peut-être s’en souvenir avant que le consommateur, qui jusqu’ici ne fait que payer, ne demande des comptes.




