Les oublieux du patrimoine Par Henriette Niang Kandé

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CONTRIBUTION
Les oublieux du patrimoine Par Henriette Niang Kandé

A ses serviteurs d’élite, la République ne demande pas seulement le devoir. Elle exige aussi l’offrande absolue de leur être. Non parce qu’ils seraient supérieurs au commun des mortels, mais parce qu’ils incarnent l’autorité de l’État. Le magistrat applique la loi, le haut fonctionnaire la met en œuvre, le directeur général veille à son exécution. Tous vivent sous le regard d’une exigence particulière, qui dans un État de droit, fait que leur premier devoir n’est pas seulement de faire respecter les textes, mais d’abord à s’y soumettre eux-mêmes.

C’est précisément ce qui confère à la lettre-circulaire du garde des Sceaux, ministre de la Justice, datée du 5 août 2026, une portée particulière. Le document, adressé aux assujettis de son département, est sobre et ne souffre d’aucune ambiguïté. Il rappelle simplement que la loi exige qu’elle soit respectée et avertit que les manquements exposent leurs auteurs aux sanctions prévues par les textes. Pourtant, derrière cette apparente banalité administrative se dessine un paradoxe profondément troublant. Il a fallu qu’un ministre de la Justice rappelle à ceux dont la mission quotidienne consiste à faire appliquer la loi qu’ils étaient eux-mêmes tenus de s’y conformer. Là est le malaise. Non dans la circulaire elle-même, mais dans la nécessité même de son existence. La scène a quelque chose de déroutant. Elle évoque un professeur rappelé à l’ordre parce qu’il ne sait plus lire, un pompier pyromane surpris en train d’allumer un incendie ou encore un médecin oubliant obstinément les règles élémentaires d’hygiène avant d’entrer au bloc opératoire. C’est pourtant le spectacle qu’offre aujourd’hui une partie de notre haute administration.

La déclaration de patrimoine n’a pourtant rien d’une épreuve initiatique. Elle n’exige ni commentaire philosophique, ni consultation ésotérique, ni médiation diplomatique. Il suffit de faire un état de ses biens avant et après la mission confiée. Rien de plus. Manifestement, certains responsables publics entretiennent avec cette formalité une relation faite d’une extrême pudeur, donnant l’impression que leur patrimoine appartient à cette catégorie d’êtres timides qui refusent obstinément de se présenter devant les services de l’OFNAC. On finirait par croire que les biens matériels souffrent d’une allergie chronique aux formulaires et qu’ils disparaissent mystérieusement dès qu’apparaît une obligation de transparence.

Pendant ce temps, le citoyen ordinaire continue d’entendre que nul n’est censé ignorer la loi. Cette maxime juridique, réputée universelle, fait preuve parfois d’une étonnante souplesse. Si elle se montre d’une rigidité absolue lorsqu’il s’agit du contribuable, du commerçant, de l’artisan, du chauffeur ou du simple administré, elle paraît se transformer en simple recommandation de courtoisie dès lors qu’elle franchit les portes de certains bureaux confortablement installés dans les hauteurs de l’administration.

Il est vrai que les hautes fonctions s’exposent à des épreuves d’une rare « intensité ». Entre les conseils d’administration, les cérémonies officielles, les signatures de conventions, les inaugurations, les déplacements protocolaires, les discours sur la transparence, la bonne gouvernance et l’éthique publique, il ne reste que peu de temps pour accomplir cette formalité qui consiste à remplir une déclaration de patrimoine. L’on en viendrait presque à réclamer la création d’une cellule psychologique destinée à accompagner les assujettis traumatisés par la vue d’un formulaire administratif.

À les entendre, la République ferait preuve d’une rigueur presque excessive en exigeant de ses plus hauts serviteurs qu’ils déclarent les biens qu’ils possèdent. L’administration aurait donc inventé une nouvelle catégorie de souffrance professionnelle, celle du responsable public confronté à la « terrible obligation » de satisfaire à une exigence légale pourtant indissociable des fonctions qu’il exerce.

Cette affaire révèle surtout une contradiction autrement plus sérieuse. L’autorité du droit ne repose pas uniquement sur la sévérité des sanctions. Elle dépend avant tout de l’exemplarité de ceux qui l’incarnent. Lorsqu’un magistrat prononce une décision de justice, il ne parle pas en son nom propre, mais au nom de la République. Lorsqu’un directeur général signe un acte administratif, il engage l’autorité de l’État. Lorsqu’un procureur poursuit un justiciable, il rappelle que personne n’est au-dessus de la loi. Comment, dans ces conditions, convaincre le citoyen de respecter scrupuleusement les obligations légales si ceux qui incarnent quotidiennement cette exigence considèrent que certaines prescriptions peuvent attendre des jours meilleurs ?

L’autorité morale ne se décrète jamais. Elle se construit patiemment et commence toujours par un geste élémentaire, celui de faire soi-même ce que l’on exige des autres. Or il semble exister, chez certains hauts responsables, une conception très particulière du temps administratif. Pour le citoyen ordinaire, une échéance oubliée se traduit par une pénalité, une majoration ou le blocage d’une procédure. Dans certains cercles de l’administration supérieure, le calendrier paraît obéir à une physique différente. Les délais deviennent extensibles, les obligations prennent des allures de recommandations bienveillantes et le retard se pare des vertus de la réflexion approfondie. On n’est plus véritablement en infraction mais simplement en cours de maturation administrative. À ce rythme, la déclaration de patrimoine pourrait bientôt être inscrite au patrimoine culturel immatériel tant son accomplissement relève d’une longue tradition de contemplation.

Le plus fascinant est le paradoxe de la situation. Ce sont précisément les institutions chargées de prévenir l’enrichissement illicite qui doivent rappeler à certains responsables leurs propres obligations de transparence. Autrement dit, les gardiens doivent être rappelés à l’ordre, les surveillants ont besoin d’être surveillés et les contrôleurs doivent eux-mêmes faire l’objet d’un contrôle. Dans les tragédies antiques, les prêtres étaient chargés de protéger le temple. Chez nous, il arrive que le temple adresse une circulaire aux prêtres afin de leur rappeler qu’il serait opportun de respecter les commandements qu’ils sont censés faire observer aux autres.

On imagine sans difficulté le dialogue. L’un demande si la déclaration de patrimoine a été déposée. L’autre répond qu’il comptait justement s’en occuper, avant d’expliquer qu’il attendait le moment propice. Comme si le respect d’une obligation légale dépendait d’un alignement favorable des astres administratifs plutôt que d’une échéance fixée par la loi.

Cette situation serait simplement divertissante si elle ne concernait pas un dispositif essentiel de la lutte contre la corruption. La déclaration de patrimoine n’est ni un exercice de curiosité publique ni une indiscrétion institutionnelle. Elle est l’un des outils les plus efficaces de prévention de l’enrichissement illicite qui protège autant le citoyen que le responsable public lui-même. Celui qui déclare loyalement son patrimoine se prémunit contre les soupçons futurs et celui qui tarde à le faire, nourrit inévitablement les interrogations qu’il prétend éviter.

Dans les démocraties modernes, la transparence est loin d’être une faveur consentie à l’opinion. Elle représente le prix de l’exercice du pouvoir. Plus les responsabilités sont élevées, plus les exigences doivent être fortes. Sans cette logique, la République cesse de distinguer le privilège du service public de l’esprit de responsabilité qui devrait l’accompagner.

Il faut, à cet égard, saluer la fermeté du ministre de la Justice. En rappelant publiquement aux assujettis de son ministère leurs obligations et en évoquant sans ambiguïté les sanctions prévues par la loi, Moussa Sarr réaffirme un principe de toute démocratie digne de ce nom. L’autorité de la loi perd toute sa crédibilité lorsqu’elle devient sélective. En choisissant de rappeler que nul ne saurait s’exonérer de ses obligations, pas même ceux qui occupent les plus hautes fonctions de l’État, le garde des Sceaux place la cohérence républicaine au-dessus des convenances administratives. Il lui reste désormais à démontrer que cette fermeté de plume s’accompagnera d’une fermeté d’action.

Car la République souffre moins de ceux qui ignorent la loi que de ceux qui la connaissent parfaitement mais décident de la traiter comme une simple option. Ceux-là sont les plus redoutables. Ils maîtrisent les textes, comprennent les sanctions, enseignent le respect des règles, puis s’accordent à eux-mêmes ce qu’ils refuseraient sans hésitation au plus modeste des citoyens.

Il serait d’ailleurs injuste de parler d’oubli. L’oubli relève de l’inattention. Ici, il s’agit d’une étonnante philosophie selon laquelle, certaines obligations sont davantage destinées à embellir les recueils de lois qu’à guider les comportements de ceux qui les appliquent. Voilà peut-être la plus brillante invention bureaucratique de notre époque, celle de la loi décorative. On la célèbre dans les discours, on l’encadre dans les bureaux, on la cite dans les séminaires, on l’imprime dans les rapports officiels et, surtout, on veille à ne pas la laisser troubler son propre confort lorsqu’elle vient frapper à sa porte.

Pourtant, une démocratie ne commence jamais par l’exemplarité du citoyen. Elle commence toujours par celle de ceux qui gouvernent. Le jour où les serviteurs de l’État considéreront que leurs obligations valent exactement autant que celles qu’ils imposent aux autres, la déclaration de patrimoine cessera d’être un rappel embarrassant. Elle redeviendra ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, le premier acte de loyauté envers la République, bien avant le premier acte d’autorité.