Le voile, nouvelle ligne de fracture de la présidentielle 2027 ?

11:49
INTERNATIONAL
Le voile, nouvelle ligne de fracture de la présidentielle 2027 ?

En promettant de pénaliser le port du voile dans l’espace public par voie de référendum, le Rassemblement national (RN) a fait de ce marqueur l’un des tout premiers thèmes de la rentrée politique qui précède la campagne présidentielle de 2027

En promettant de pénaliser le port du voile dans l’espace public par voie de référendum, le Rassemblement national (RN) a fait de ce marqueur l’un des tout premiers thèmes de la rentrée politique qui précède la campagne présidentielle de 2027. Derrière la polémique, chercheurs et défenseurs des droits humains décryptent une mesure qu’ils jugent juridiquement intenable et révélatrice d’un glissement du débat français sur l’islam.

Une vieille promesse relancée en ouverture de campagne

Le calendrier n’a rien d’un hasard. C’est à la faveur de la rentrée que le Rassemblement national (RN) a remis le voile au centre du jeu. Le dimanche 30 août, sur BFMTV, le député de la Somme, Jean-Philippe Tanguy, confirme que le parti sanctionnerait le port du voile dans l’espace public, avançant l’image d’une amende comparable à celle qui frappe le défaut de ceinture de sécurité. Le lendemain, Marine Le Pen précise le cadre : la mesure serait intégrée à « une grande loi de lutte contre les idéologies islamistes » soumise aux Français par référendum.

Jordan Bardella confirme la piste référendaire tout en prenant ses distances avec l’idée d’une répression tous azimuts, assurant qu’il ne s’agit pas d’instaurer « une police du vêtement ». Sébastien Chenu, lui, appelle à « définir » au préalable l’idéologie islamiste et ses signes extérieurs. Ces prises de parole, plusieurs responsables pour plusieurs versions en quelques jours, ont d’abord traduit un flottement sur la faisabilité d’une interdiction généralisée, y compris entre Marine Le Pen et Jordan Bardella.

Le 16 septembre, sur LCI, la candidate a clarifié sa méthode : elle procéderait « de manière progressive ». Juste après le vote du référendum, un décret viserait d’abord les universités, les sorties scolaires, les fédérations sportives et les bâtiments publics, avant l’objectif d’une interdiction plus large dans l’espace public. De quoi lire, dans la relance de ce thème historique du RN, moins un dispositif abouti qu’un marqueur de campagne posé d’entrée.

La mesure n’a rien d’inédit. Marine Le Pen défend l’interdiction du voile dans l’espace public depuis 2012, une proposition qui a changé de forme au fil de ses campagnes et prolonge une proposition de loi qu’elle a déposée en 2021 « visant à combattre les idéologies islamistes ». Ce qui change en 2027, ce n’est donc pas le contenu, mais l’usage : le voile devient le thème par lequel s’ouvre la séquence électorale, obligeant chaque candidat à se positionner sur un terrain choisi par l’extrême droite.

Ce dont on parle, et ce dont on ne parle pas

Un malentendu traverse tout le débat, que les juristes s’emploient à dissiper. La France interdit déjà, depuis la loi du 11 octobre 2010, la dissimulation du visage dans l’espace public, soit le voile intégral, niqab ou burqa. Ce texte, assorti d’une amende de 150 euros, ne visait nommément aucune religion mais la seule dissimulation du visage. En 2014, la Cour européenne des droits de l’Homme ne l’a pas condamné : sans le valider sur le fond, elle a laissé à la France une ample marge d’appréciation. La proposition du RN est d’une tout autre nature. Elle vise le voile simple, qui laisse le visage découvert, et concernerait à terme l’ensemble de l’espace public. Il ne s’agit donc pas d’étendre une loi existante, mais d’en créer une inédite : interdire, dans la rue, un vêtement porté à visage découvert au nom de ce qu’il signifierait.

Trente ans de restrictions : l’escalade

Pour la maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Strasbourg, Hanane Karimi, interrogée par Mediapart, la proposition ne peut se comprendre isolément : elle s’inscrit dans plus de trente ans d’extension continue des restrictions visant la visibilité des femmes musulmanes. La chercheuse pointe aussi une difficulté française à nommer l’islamophobie, qui nourrit selon elle l’autocensure des premières concernées.

L’étape la plus récente, et la plus éclairante, est celle de l’abaya. À la rentrée 2023, une note de service du ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal interdit cette longue robe, ainsi que le qamis masculin, dans les établissements publics. Saisi, le Conseil d’État valide la mesure au fond le 27 septembre 2024 : s’appuyant sur les remontées académiques et sur une « logique d’affirmation religieuse », il juge que le port de ces tenues pouvait être regardé comme la manifestation ostensible d’une appartenance religieuse. Ce n’est donc pas le vêtement en lui-même qui est déclaré religieux, mais le sens et l’intention que son port traduit dans ce contexte. On retrouve là un mouvement comparable à celui de 2026 : un habit sans statut religieux propre peut être interdit à raison de ce qu’il est censé signifier.