La lutte contre la pauvreté en Afrique : de qui se moque-t-on ?

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La lutte contre la pauvreté en Afrique : de qui se moque-t-on ?

« Notre rêve : un monde sans pauvreté. » 

Tel est le slogan de la Banque mondiale ! Quelle sacro-sainteformule ! 

Le 13 février 1997, Joseph Eugène Stiglitz prenait fonction comme économiste en chef de la Banque mondiale, adoubé du titre de premier vice-président de cette institution. Dans son livre La grande désillusion (Plon, 2002), l’économiste américain décrit, sans filtre, son premier jour de service : « Ce qui a retenu mon regard dès mon entrée dans les vastes locaux splendides et modernes de son siège central, 19e rue à Washington, c’est sa devise : “Notre rêve : un monde sans pauvreté.” Dans une sorte d’atrium de treize étages se dresse une statue : un jeune garçon conduisant un vieillard aveugle. Elle commémore l’éradication de l’onchocercose. (…) De l’autre côté de la rue se dresse un autre monument splendide élevé à la richesse publique : le siège du Fonds monétaire international (FMI). À l’intérieur, l’atrium de marbre, qu’agrémente une flore luxuriante, rappelle aux ministres des finances en visite qu’ils sont au centre de la fortune et du pouvoir. » 

« Un monde sans pauvreté sur une planète vivable ». Un rêve sans trêve. À s’y méprendre, on a l’impression d’entendre Raoul Follereau, surnommé affectueusement « le vagabond de la charité », nous entretenir d’outre-tombe de sa nouvelle mission. Très sérieusement, à plusieurs décennies de longueur,que reste-t-il de cet idéal noble et ambitieux de la Banque mondiale ? 

Sanctuaire de la pauvreté : du rêve de chœur au crève-cœur

Aujourd’hui, le continent africain concentre plus de la moitié (60 %) des pauvres de la planète. D’après les statistiques officielles (PNUD, 2024), il y a 565 millions d’Africains qui vivent dans l’extrême pauvreté, soit 47 % de la population totale du continent. Selon les données du FMI, 9 des 10 pays les plus pauvres du monde en 2025 se situent en Afrique.

Sur les 45 PMA (pays les moins avancés) recensés par l’ONU dans le monde, 33 sont des pays africains. Sur la liste des 39 pays éligibles à l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés), les trois quarts sont situés en Afrique. 

Six décennies après les indépendances, dans cette immense partie du globe, plus grande que la Chine, les États-Unis, l’Inde et une bonne partie de l’Europe, mis ensemble, l’Afrique concentre (presque) tous les maux en quelques mots : une pauvreté galopante, une insécurité enveloppante, une éducation flippante, une économie crispante, une corruption rampante, une gouvernance préoccupante et une démocratie décapante. 

L’Afrique est devenue un crève-cœur. Elle tient fermement la corde de toutes les formes possibles d’indigence. Des millions d’Africains naissent et disparaissent dans l’indifférence totale. Sur ce continent, en plein XXIe siècle, la faim tue plus que le sida, le paludisme et la tuberculose réunis. Chaque 10 secondes un enfant africain meurt de faim, chaque 10 minutes 15 Africains sont tués par le sida, chaque 10 heures 450 Africains décèdent de paludisme. Selon un récent rapport de l’UNICEF, 150 millions d’enfants de moins de cinq ans dans le monde vivraient sans identité juridique. L’Afrique comptabilise plus de la moitié (90 millions) de ces enfants, impudemment qualifiés de « fantômes » ou d’ « invisbles ». Sur ce continent, un enfant sur deux de moins de 5 ans n’est pas enregistré à l’état civil et est donc considéré « sans existence légale ». De telles statistiques circulent sur la Toile depuis belle lurette, mais que fait-on de ce que l’on sait ? On les regarde, on s’indigne un peu, et on passe à autre chose.

Assis sur des réserves immenses de minerais, les pieds dans l’eau, avec « une bouche qui dégage une haleine de pétrole » (l’expression est empruntée au politologue Babacar Justin Ndiaye), les Africains continuent à tendre la sébile pour obtenir l’obole. Leurs gamelles ont fait plusieurs fois le tour du monde. En guise de gobelet, ils reçoivent des quolibets. 

Tenez ! L’Afrique a un besoin de financement de 400milliards de dollars par an alors qu’elle possède une immense réserve de 4 000 milliards de dollars d’épargne intérieure, soit dix fois le besoin sollicité. Mieux, l’Afrique ne reçoit que 190milliards de dollars par an de l’extérieur sous forme d’aide publique au développement (APD), d’investissements directs étrangers (IDE), de dette ou de transferts de la diaspora.Pourtant, l’Afrique est créancière nette vis-à-vis du reste du monde. Chaque année, 587 milliards de dollars de capitaux sortent frauduleusement du continent africain pour être transférés et placés dans des pays qui ont déjà bouclé leur cycle de développement.

Les recettes des institutions financières internationales, survendues aux dirigeants africains, étaient censées extirper leurs pays de la trappe à pauvreté. Mais à y regarder de très près, il y a de quoi s’interroger sur le bienfondé de cette empathie à l’égard des pauvres du monde. Combien de millions d’Africains ont eu à sombrer dans la précarité, en perdant leur travail et leur dignité, du fait des conséquences ruineuses et désastreuses de l’application zen ou zélée – qu’importe d’ailleurs lequel des deux – des politiques d’austérité ? 

Plus de quarante ans de diète financière, de grande souffrance et d’agonie sociale pour les populations africaines. Ceux qui travaillent dans les « vastes locaux splendides et modernes » à Washington, si bien magnifiés par Stiglitz dans son livre, et qui ont adopté des formules altruistes, ont-ils visité les pénates des pauvres parmi les pauvres en Afrique, les huttes et les cahuttes, les taudis et les taudions, les gourbis et les cagibis, les cambuses et les masures ? Ont-ils humé les odeurs capiteuses qui fument des entrailles de ces abris de fortune ? Ont-ils croisé le regard creux et vitreux des populations, au destin chahuté, presque charcuté, qui sont censées être les bénéficiaires de leurs programmes ? Ont-ils festoyé en leur compagnie en ingérant leur bectance et leur cuistance ? Ces «due diligence» – pour reprendre une expression consacrée en finance – ont-elles été effectuées sur le terrain (au plus près des populations) ou bien se sont-elles limitées aux visites de travail et de courtoisie entre gens de bonne compagnie, dans les bureaux et les hôtels huppés ? Sincèrement, a-t-on besoin d’être un économiste ou un expert financier pour connaître les limites d’une telle approche aseptisée ? 

Il ne sert à rien de continuer à embellir l’état des économies africaines par des indicateurs macroéconomiques supposés « solides » et « performants ». La réalité vous opposera des visages ténébreux, un chômage douloureux, un système de gouvernance fiévreux, un système de santé défectueux, un système éducatif scabreux… 

Qui sont les pauvres ?

Au-delà des discours et des indicateurs, comment la Banque mondiale définit-elle les pauvres, ceux qu’elle désigne comme les « victimes de la pauvreté absolue » ? Dans un article intitulé Droits et lutte contre la pauvreté : où en sont les Institutions de Bretton Woods ?, publié dans la prestigieuse revue Mondes en développement (no 128), le professeur Benoît Prévost pense détenir la réponse. S’appuyant sur leRapport sur le développement dans le monde 2000, une publication de référence de la Banque mondiale, il indique que pour l’organisation onusienne « les pauvres sont comme des « sans voix », incapables de se faire entendre, défendre et respecter ». L’universitaire français poursuit : « En ressortent deux dimensions de la pauvreté qui échappaient jusque-là aux études conventionnelles : la vulnérabilité et le manque de pouvoir politique (…). Puisque les pauvres sont des hommes « sans pouvoir », il convient, dans les nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, de leur en redonner, de les « renforcer ». C’est le principe de l’empowerment, conçu comme une « expansion de la liberté de choix et d’action », ou comme une « expansion des ressources et capacités des pauvres à influencer, contrôler et tenir pour responsables les institutions qui affectent leurs vies. »

Gâteau des pauvres

La Banque mondiale lutte-t-elle réellement contre la pauvreté ?  Voici ce qu’en pense celui qui est qualifié d’idéologue des institutions de Washington, même s’il s’en défend, l’économiste américain John Williamson (il est difficile de trouver mieux). Il s’exprimait dans les colonnes de la très officielle revue du FMI Finances & Développement de septembre 2003 : « Il faut savoir qu’il existe deux façons de rendre les pauvres moins pauvres. La première consiste à augmenter la taille du gâteau économique qui fournit à chacun son revenu. La seconde est de redistribuer le gâteau existant, pour que les riches en aient un peu moins et les pauvres un peu plus. Puisque dans un pays où les pauvres ne reçoivent qu’une toute petite part du revenu, il suffit de redistribuer une part relativement modeste du revenu des riches pour réduire considérablement la pauvreté. » M’enfin ! Avec de telles déclarations, difficile de ne pas froncer les sourcils.

En définitive, comment les institutions de Bretton Woods voient-elles le développement de l’Afrique ? Le 18 janvier 2000 à Libreville, le Directeur général du FMI Michel Camdessus prononça une allocution à l’ouverture de la Conférence au sommet des chefs d’État africains. Avec un aplomb désolant, il reconnut (enfin !) que « les conditions de vie de millions d’Africains ne se sont guère améliorées en l’espace de trente ans. Pour beaucoup, elles se sont même dégradées ». Par rapport à l’avenir du continent, le patron du FMI estima qu’il devrait être « un développement centré sur l’amélioration du sort des plus pauvres d’entre les pauvres. » N’est-ce pas cocasse de tenir de tels propos ? 

Est-ce à dire que l’Afrique doit passer l’éternité sous les fourches caudines des institutions financières internationales, non pas à créer de la valeur et de la richesse, mais à lutter contre l’extrême pauvreté qui n’est autre chose qu’une excroissance des programmes d’ajustement structurel (PAS) ? Est-ce de cette façon que les pays occidentaux ont accédé aux étages supérieurs du développement ? Et est-ce aussi la stratégie que les pays asiatiques (les « dragons » et les « tigres ») ont appliquée pour amorcer leur décollage économique ? Il est vrai, comme le dénonçait, avec vigueur,Fatou Diome : « Sur la balance de la mondialisation, une tête d’enfant du tiers-monde pèse moins lourd qu’un hamburger. »

En 1999, face à l’exacerbation de la précarité dans les pays africains sous programme et à l’avalanche des critiques de tous horizons, une nouvelle stratégie dite de réduction de la pauvreté a vu le jour. Ses concepteurs se prévalaient d’une précaution d’usage : « Une stratégie contre la pauvreté, aussi bien conçue et appliquée soit-elle, n’est pas une baguette magique qui amènera la prospérité en un clin d’œil. » En réalité, les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP) du FMI ne sont qu’une autre forme enjouée, au « visage plus humain », des fameux PAS des années 80. Un de mes professeurs d’université m’alertait sur la versatilité de la nature humaine : « Quand vous changez d’habit, vous ne changez pas ; vous changez simplement la façon dont on vous regarde. »

Dans le sillon du slogan de la Banque mondiale, Jeffrey Sachs l’un des économistes les plus influents de la finance internationale, alors Conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies, publia en 2005 son œuvre monumentale La Fin de la Pauvreté. « La gouvernance africaine est pauvre parce que l’Afrique est pauvre », écrivait celui qui est présenté comme le père de « l’économie clinique ». A bien le lire, le « clinicien » a dû se tromper de patient. L’Afrique n’est pas pauvre. Et pour preuve !

Véritable « coffre-fort bourré de matières premières », l’Afrique possède 65 % des terres arables de la planète, 10 % des réserves mondiales en pétrole, 90 % de celles de platine, de cobalt et de chrome, 60 % du manganèse, 40 % de l’or, 30 % de l’uranium et de la bauxite, 25 % du titane, et tutti quanti. 

En vérité, les programmes d’austérité constituent une véritable « trappe à pauvreté ». Des millions d’Africains ont été pris au piège de la pauvreté, duquel certains continuent de se débattre pour en échapper et d’autres, moins chanceux, y ont laissé leur ultime soupir.

Trappe à pauvreté : un rêve sans trêve

Le substrat des programmes avec les institutions financières internationales tient à la lutte contre la pauvreté. C’est connu et reconnu. Pourtant, rien de raisonnable ne peut soutenir valablement une telle imposture économique. Nous ne le dirons jamais assez, et nous insistons encore, aucun modèle de développement ne peut prospérer en luttant contre la pauvreté. La théorie économique le dit, le bon sens l’exige. Combien de fois faut-il alors le ressasser ? 

L’ambiguïté du modèle économique de nombreux pays africains peut se résumer – la comparaison est un peu osée – à vouloir atteindre le ciel tout en creusant le sol. Par extraordinaire, si cela se réalisait – le domaine du possible étant vaste – ce sera miraculeux ; et le miracle est un mirage en matière économique qui n’est pas traité dans cet article.

En vérité, nous n’avons pas suffisamment compris que la consommation est la conclusion d’un cycle économique et non son début. La bien-pensance, sincère ou fourbe, a conscience que, dans l’absolu, toute importation qui n’a pas un sous-jacent de création interne de richesse ne peut qu’appauvrir le pays importateur. 

Prenons un exemple simple pour aérer la compréhension. Il est vrai que si on allège le panier de la ménagère (subvention du prix des produits de première nécessité, riz, sucre, farine, eau et électricité, essence, etc.), on améliore a priori le pouvoir d’achat des populations adressées et donc on diminue la pauvreté. En théorie seulement, cela est vrai. Mais dans le contexte de nombreux pays africains où l’essentiel des produits manufacturés consommés sont importés, c’est encourager la sortie de devises et creuser le déficit de la balance commerciale. Or, si les fonds étaient investis dans la création d’industries locales pour fabriquer des produitssimilaires, et pour accroître la capacité du parc industriel, ce sera de la création d’emploi et de richesse pour les entreprises et les ménages. 

En définitive, asseoir la politique économique d’un pays sur la lutte contre la pauvreté est une magistrale erreur et ne peut conduire qu’à l’impasse. Pour la simple raison, déjà expliquée, que tout soutien à la consommation (subventions, exonérations) ne peut avoir d’impacts positifs sur l’économie nationale que si la structure des échanges avec le reste du monde est favorable aux exportations d’une part, ou si les produits subventionnés ou exonérés sont fabriqués par l’industrie locale d’autre part. Aucune des hypothèses avancées n’est avérée dans le cas africain. C’est donc une double erreur et, forcément, une double peine pour les populations africaines. 

Toute cette démonstration aboutit à la conclusion que les politiques de lutte contre la pauvreté sont un véritable «dolly» économique, dont la manifestation la plus évidente fut la non réalisation en 2015 des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Lancés en 2000, en grande pompe et à toute pompe, comme la trouvaille du millénaire, la baguette magique pour sortir les pays africains de la pauvreté, les OMDse sont achevés en queue de poisson quinze ans plus tard, avec des résultats aussi lourds que le duvet du colibri d’Elena. Et comme si cela ne suffisait pas, par une sorte de passe-passe : de 8 objectifs, on est passé à 17 objectifs. C’est ainsi que la communauté internationale a lancé sur les cendres fumantes des OMD, les Objectifs du Développement Durable (ODD) avec comme nouvelle échéance 2030. Ainsi, subrepticement, avec une dose subtile de sémantique noyée dans un torrent de rhétorique, les aumôniers internationaux, avec l’entregent manifeste des dirigeants africains, ont troqué « M pour Millénaire » contre « D comme Durable », pour maquiller une vieille pratique en donnant l’illusion de la nouveauté. 

En réalité, que doit-on dire à celui que l’on met en garde d’enfanter de gros bébés et qui donne naissance à un éléphanteau ? Ainsi se perpétue le système mondial mortifère qui neutralise toute perspective temporelle pour les populations africaines. 

Présentés par ses concepteurs et sponsors, comme le « nouveau référentiel du développement du monde », les ODD nécessiteraient pour leur mise en œuvre une enveloppe financière globale de 2 500 milliards de dollars. Diantre ! Pourquoi ne pas investir cette somme colossale à produire et à créer de la richesse dans les pays en développement, à construire des usines sur place pour la transformation des matières premières locales, au lieu de lutter contre les conséquences de la pauvreté ? 

La création de richesse : le remède contre la pauvreté

Il faut donc clarifier sans simplifier. On se développe en créant de la valeur, de la richesse. Et pour créer de la richesse, il faut produire. Et pour bien produire, il faut, entre autres, des infrastructures performantes, un système financier local robuste, une gouvernance vertueuse, et (surtout) un secteur industriel solide, diversifié et compétitif. En un mot comme en mille, l’avenir de l’Afrique est dans l’industrialisation. Et nulle part ailleurs. Il faut valoriser davantage les matières premières locales à travers une transformation plus importante, en vue d’une plus grande rétention de la valeur ajoutée des produits finis destinés à la consommation intérieure et à l’exportation. Si la distribution de la richesse ainsi créée est équitable, la réduction de la pauvreté devient une résultante presque évidente. L’économiste britannique John Maynard Keynes résume bien notre raisonnement : « Produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale. »

D’ailleurs, cette doctrine de « lutte contre la pauvreté » est étonnante de la part d’institutions financières internationales qui promeuvent le libéralisme. L’économiste anglais Adam Smith, considéré comme le « père de l’économie politique », a publié en 1776 son œuvre majeure intitulée « An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations », plus connue sous le nom évocateur et interpellateur de « La richesse des nations ». Le prix Nobel d’économie (1998) Amartya Sen en dira que c’est « le plus grand livre jamais écrit sur la vieéconomique. » D’ailleurs, cet ouvrage est considéré comme le document fondateur de l’idéologie du libéralisme économique. Alors, la question de bon sens qui se pose est simple : Comment passe-t-on, historiquement, de la « création de richesse » dans les nations occidentales à la « lutte contre la pauvreté » dans les pays africains ?

Il faut donc être très clair. L’indigence n’est pas innée, nulle part, c’est l’organisation économique et sociale qui rend les gens pauvres. Aussi, chercher à résoudre la conséquence du non-développement, c’est-à-dire la pauvreté, par tout mécanisme qui ne passe pas par la création de richesse, c’est réaliser un pansement sur une jambe en bois. Dans l’absolu, c’est une hérésie médicale. En économie, c’est plus qu’une imposture. C’est une faute. 

Le développement est un concept profondément endogène. On ne peut pas le sous-traiter en le confiant aux bons soins des « partenaires » bilatéraux et multilatéraux, fussent-ils humanistes et africanistes. Ce sera trop leur demander. Et même si c’est le cas, ils ne le feront pas. Ce n’est pas parce qu’ils aiment le foie gras qu’ils doivent forcément s’intéresser à la vie du canard, diront les mauvaises langues. Dans un contexte de compétition mondiale, les États n’ont pas l’habitude de jouer aux petits bras. Chacun veille, légitimement, sur ses intérêts. Et tout y passe pour les préserver et les renforcer. Cela est d’autant plus logique que dans la nature, rarement un dominant a hissé à sa stature un dominé pour l’affranchir de sa domination. Il faut se rendre à l’évidence que personne ne développera l’Afrique à la place des Africains.

Le développement n’est pas une notion abstraite. Il se vit à l’intérieur et se voit de l’extérieur. On n’y accède que par une vision longue et partagée, défrichée de toute contingencepartisane, par organisation et méthode, par labeur et rigueur.

Conclusion

« La pauvreté, c’est l’une des pires violences faites à l’être humain », martèle Fatou Diome. L’écrivaine ajoute : « Pour les pauvres, vivre c’est nager en apnée, en espérant atteindre une rive ensoleillée avant la gorgée fatale. »

Les Africains du XXIe siècle, « réfugiés dans le combat pour la survie » (l’expression est de Kofi Yamgnane), ont changé. Délaissés chez eux et indésirables ailleurs, leurs esgourdes ont été tellement éprouvées, à coups de lustrages et de replâtrages, d’artifices et de subterfuges, de malices et de manigances, de loupes et d’entourloupes, de pirouettes et de prétextes, qu’on peut douter de leur capacité à ouïr le barrissement del’éléphant ou le grondement du tonnerre. 

Aujourd’hui, plus de 70 % de la population africaine a moins de 30 ans. Ces jeunes n’ont connu ni l’esclavage, ni la colonisation, ni les luttes d’indépendance. Ils sont nés après l’avènement de la démocratie, de la technologie et des réseaux sociaux. Ils ont conscience de leur extrême pauvreté, de l’immense richesse des classes dirigeantes et des énormes potentialités de leur continent. Ils se débattent avec l’énergie d’un espoir confisqué. Pourtant, leur patience a des limites. Un peu partout sur le continent, l’histoire a prouvé qu’ils savaient se faire entendre quand on les fait trop attendre.

Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier

Economiste, essayiste et spécialiste des marchés bancaires africains

Email : cbcisse@yahoo.fr